Nous avons 629 invités et 3 membres en ligne

Forum

Agenda

Petites Annonces

Galerie Photos

Livre d'or

Interview Aude Turpault

 

On me demande s'il ne dormait pas dans un cercueil, ou s'il ne sentait pas mauvais, et quand bien même d'ailleurs, qu'est-ce qu'on en a à foutre ?


•Aude Turpault, bonjour, et merci d'avoir accepté de nous rencontrer. Pour vous présenter en quelques mots, on dira qu'un jour de 1986 - vous aviez alors douze ans -, vous avez débarqué avec votre meilleure amie de l'époque, A.-C., au 5 bis, rue de Verneuil, chez Serge Gainsbourg, pour le prendre en photo. Il a accepté, mais cela ne vous a pas suffi, puisque quelques minutes plus tard, vous êtes revenues à la charge et vous avez demandé à entrer. Il a dit oui et c'est ainsi que vous avez entamé avec lui une sorte de relation père-fille(s) qui a duré jusqu'à sa mort et que vous avez décrite dans un livre publié il y a deux ans aux éditions Florent Massot et appelé " 5 bis ". Vous avez fait une figuration dans son film " Stan The Flasher ", qui a été réédité en DVD il y a quelques jours. En le visionnant, nous avons eu beau vous chercher parmi les collégiennes assises sur l'escalier du parc Montsouris, nous ne vous avons pas trouvée…

Si, je suis tout en haut, Serge avait demandé qu'on me surélève...


•Il était question au départ que vous teniez le rôle qui a finalement échu à Elodie Bouchez. Pourquoi cela ne s'est pas fait ?

Je ne sais pas du tout. Je ne pense pas que c'était pour des questions de production, comme me l'avait dit Serge, ça, c'était plutôt une excuse de sa part. A.-C. et moi étions très connues pour être toujours à ses côtés, je crois qu'il ne voulait pas nous imposer encore une fois, et dans un projet cinématographique, qui plus est. Il a dû penser à ce qui se dirait dans son entourage…


•Rétrospectivement, que pensez-vous du film ? Il est encore moins bon qu' " Equateur ", non ?

Ah, je le trouve beau, moi, " Equateur "... Généralement, de toute façon, tous ses films sont beaux, esthétiquement parlant, ils sont même magnifiques, mais au-delà... J'ai une petite tendresse pour " Stan… ", mais pas pour le film en lui-même, plutôt pour tout ce qui s'est passé autour, pour ce que j'ai vécu. L'ambiance sur le plateau était très agréable, c'était comme une colonie de vacances.


•Vous avez assisté chez Gainsbourg à une projection privée de " Je T'Aime… Moi Non Plus ", après quoi, il vous a demandé de lui retranscrire par écrit vos impressions, ce que vous avez eu du mal à faire…

C'était en effet très très dur, parce que je devais avoir 14 ans et j'avais du mal à mettre des mots sur ce que j'avais vu, c'était quand même très fort, un peu comme une claque en pleine figure. En plus, il nous en commentait certaines scènes au fur et à mesure qu'il nous le montrait. Aujourd'hui encore, j'ai du mal à parler de ce film. Mais j'aime bien " Charlotte For Ever " aussi, parce que là-dedans, c'est lui vraiment, il joue son propre rôle, même s'il reconnaissait qu'il s'était trompé en jouant dedans : quand je le revois aujourd'hui, j'ai l'impression qu'on avait planqué une caméra chez lui, alors qu'on avait reconstitué en studio son intérieur : on avait ramené des meubles et des objets du 5 bis à Boulogne-Billancourt, je crois. Et puis, je l'ai connu juste après le tournage.


•Vous et votre amie avez inspiré à Serge le thème de son ultime album studio, " You're Under Arrest ". Comment le jugez-vous artistiquement, aujourd'hui, ce disque ?

C'est pas vraiment ce qu'il a fait de mieux… Mais encore une fois, j'ai une grande tendresse pour lui, je trouvais la mélodie d'" Aux Enfants De La Chance " magnifique. Il m'avait fait découvrir toutes les musiques lors de sa création. Il avait d'ailleurs composé des chansons qui n'ont pas été enregistrées…

•Ah bon ? Alors qu'il a mis dans l'album deux reprises, " Mon Légionnaire " et " Gloomy Sunday " ?

Elles étaient prévues dès le départ, il les avait intégrées au concept.


•Il a failli vous initier à la chanson, il avait un texte pour vous, " Caramel Mou ", et ça ne s'est pas fait non plus…

C'est tombé à l'eau le jour où un cambrioleur s'est introduit chez lui et qu'il avait dû appeler les flics. On en a plus jamais parlé après ça et en plus, je ne me sentais pas douée pour le chant ; de toute façon, c'était son idée à lui, pas la mienne.


•Il semble que Gainsbourg était un homme pétri de contradictions : entre l'homme public, habitué des médias, et l'homme privé, il y avait une grande différence, c'était presque Dr Jekyll et M. Hyde. Dans l'intimité, il semblait réservé, pudique, presque vieux jeu.

Oui, il était à cheval sur beaucoup de principes. On pouvait le choquer facilement : il n'aimait pas qu'on parle mal à table, qu'on dise des grossièretés… Dans les taxis, pour l'embêter, on déchirait des papiers dont on balançait les bouts partout, on déconnait vraiment à pleins tubes…


•Vous l'avez accompagné à des émissions de télévision…

Oui, notamment chez Ardisson, qui ne portait pas de chaussettes, ni de sous-vêtements, d'ailleurs ! Je me souviens qu'on voulait toujours nous reléguer dans la régie, mais on n'écoutait personne et systématiquement, on s'incrustait derrière les caméras sur le plateau, on s'asseyait par terre dans un coin.

•Vous ne trouvez pas qu'il en faisait trop, à un moment, avec les télés, qu'on le voyait trop souvent ?

Pas du tout. Il était très demandeur de ça, il faut le dire. Il avait besoin qu'on parle de lui, il achetait les journaux tous les matins, au moins cinq ou six, tous les magazines, il s'intéressait énormément à ce qu'on pouvait dire de lui. Il me demandait sans arrêt ce qu'on racontait sur lui à l'école.


•Là, vous deviez en entendre des vertes et des pas mûres…

Oh oui, et même encore aujourd'hui… On me demande s'il ne dormait pas dans un cercueil, ou s'il ne sentait pas mauvais, et quand bien même d'ailleurs, qu'est-ce qu'on en a à foutre ? Il y a aussi des gens qui étaient persuadés qu'il était drogué au dernier degré, c'est hallucinant...


•Mais beaucoup avaient une réelle aversion pour lui, aussi : l'avez-vous vu se faire agresser verbalement, voire physiquement ?

Hélas, oui. C'était après une séance de dédicace aux Galeries Lafayette. Il sortait à peine du rayon librairie lorsqu'une bonne femme l'a pris à partie et insulté ; sur le chemin du retour, il pleurait dans le taxi, derrière ses lunettes noires. Je me souviens aussi d'un mec qui avait laissé des feuilles de papier en feu sous sa porte, c'est après cela qu'il avait fait installer une grille…


•Recevait-il des lettres d'insultes, de menaces ?

Je ne sais pas trop parce que son secrétaire, Fulbert, faisait barrage à ce niveau, c'est lui qui triait son courrier, quand ce n'était pas moi qui m'en chargeais : je lui lisais les trucs les plus jolis et je les mettais de côté, mais parmi ceux qui lui écrivaient, on trouvait aussi des gens qui cherchaient à l'apitoyer, qui lui demandaient de l'argent…


•Il était également d'une grande générosité : vous racontez dans le livre comment il distribuait des billets de 500 F à tout va… Grâce à ce qu'il vous donnait, vous avez même pu vous payer des vacances au ski !

Pour moi, c'était simplement le Père Noël, un magicien, il n'y avait rien de commun chez lui, qu'il aie des billets plein sa mallette et ses poches ne me choquait pas, ça faisait partie de lui. Je n'avais jamais vu de billet de 500 F avant de le rencontrer et c'était tout nouveau pour moi, je n'en avais jamais eu en main propre.


•Lui qui se décrivait volontiers comme un insoumis, un rebelle, il entretenait des amitiés avec tout ce qui portait uniforme : la maréchaussée, les éboueurs, les postiers…

Mais c'est tout ce qui faisait son paradoxe : il recevait des légionnaires aussi, et on allait souvent au commissariat…


•Vous parlez de " parasites " qui gravitaient autour de lui, également...

Là, c'est un bien grand mot. Disons que même quand c'était quelqu'un de son entourage qui entrait chez lui, j'étais pas contente parce qu'on l'avait pas pour nous toutes seules. Et il avait vraiment une double personnalité : quand il était seul avec nous, il était adorable, et quand il y avait une tierce personne, il pouvait être très différent et en fonction des individus en sa présence, il pouvait parfois être odieux aussi, il pouvait nous dédaigner, faire comme si nous n'étions pas là ou tout simplement nous dire de nous en aller : " Bon, je vous appelle un taxi, cassez-vous ! ".


•Pensez-vous en avoir fait trop, avoir abusé de son temps ?

Non, je pense qu'il me recevait toujours avec plaisir : quand il ne pouvait ou ne le voulait pas, il me le disait. Je suis moi-même étonnée de l'acharnement dont j'avais fait preuve quand j'avais été le trouver la première fois, j'avais alors la conviction qu'il allait faire partie de ma vie, pour moi, c'était une évidence…


•Vous lui avez fait redécouvrir certaines de ses anciennes chansons, il y en a qu'il avait même complètement oubliées.

Il faut dire qu'il ne supportait pas de se réentendre, en même temps, il se surprenait lui-même, quand on écoutait un de ses morceaux, il demandait : " tiens, qu'est-ce que j'ai pu écrire, là ? " et la qualité de ce qu'il avait fait l'étonnait.


•Pourtant, il jouait très peu de ses vieilles chansons sur scène.

En effet, mais c'était parce qu'il n'aurait pas aimé les entendre avec sa " nouvelle " voix. Je me souviens qu'il était quand même très fier de l'album live au Zénith, parce que ça lui rappelait plein de bonnes choses, et que c'était très pêchu.


•Peu avant qu'il s'attelle à " Amour Des Feintes ", qui restera comme son testament artistique, on le contacte pour écrire les paroles de " Variations Sur Le Même T'Aime " de Vanessa Paradis. Là, catastrophe : on lui refuse ses textes, parce qu'il ne sont pas " au niveau ". Dans votre livre, vous relatez même cette chose démentielle : ce serait Vanessa Paradis en personne qui l'aurait incité à se remettre à boire pour retrouver l'inspiration, allant jusqu'à lui poser un verre de whisky sur la table !

C'est ce qu'il m'a raconté et j'en avais été choquée, mais c'était peut-être sa manière de… s'excuser de s'être remis à boire. Il aurait recommencé de toute façon, il souffrait de ce manque d'inspiration, mais beaucoup des choses qu'il racontait n'étaient pas forcément vraies, alors que là, ça a fait toute une histoire, il l'a dit en interview, même, et Vanessa avait dû faire publier un démenti. Ce qui est sûr, par contre, c'est qu'elle a rejeté des textes, il était très en colère et il a pleuré à cause de ça, il m'avait dit : " C'est la première fois qu'on me refuse quelque chose, et en plus, par une gamine de 17 ans ! ". " Ardoise ", par exemple, s'appelait au départ " Zoulou " et parlait de Johnny Clegg, il a dû la retravailler entièrement.
 

•Vous-a-t-il donné l'impression de faire des efforts pour arrêter l'alcool ou avait-il déclaré forfait ?

Des efforts, il en faisait régulièrement, il partait en cure, aussi. Il essayait quelquefois de changer d'alcool, de se modérer… Mais je crois qu'on ne peut pas freiner une personne dans cette situation, si ce n'est la personne elle-même. Encore maintenant, ça me bouleverse, j'ai des amis de mon âge, autour de moi, qui ont des problèmes d'alcool et c'est quelque chose qui me met vraiment en colère, qui m'énerve, je ne vois pas ce qu'on peut faire. Pour moi, c'est un fléau. Non, non, je ne vois pas ce qu'on peut faire, si ce n'est être présent et aider la personne à se retenir et moi, du haut de mes 13 ans, je ne vois pas comment j'aurais pu l'aider, mais c'est comme pour n'importe quelle accoutumance : on sait qu'on joue avec la mort, mais c'est pas ça qui vous incitera à arrêter. Et c'est triste à dire, mais on voit aussi des gens sobres qui sont hélas plus graves que bien des gens bourrés.


•Lorsque Serge est mort, il devait se rendre à la Nouvelle-Orléans pour y enregistrer un album : le studio avait été booké, les musiciens recrutés, tout était prêt depuis longtemps et on avançait même dans la presse le titre de " Christian's Name's Christian " ou " Moi M'Aime Bwana ". Avait-il écrit les chansons ?

Oui, il nous avait joué des choses au piano. Il n'y avait pas de paroles, ou alors sur des bouts de papier, il y avait des titres, aussi, je me souviens très bien du prénom de l'héroïne du disque, qui s'appelait Abigail. Un couplet disait " Abigail, telle qu'en elle-même ", il parlait aussi de son âme qui partait et revenait… Il y avait des choses très funky, d'autres un peu plus jazz, mais sinon, je ne me souviens guère de la tonalité des compositions.


•Il avait enregistré des maquettes sur un dictaphone. Savez-vous ce qu'on a fait de la cassette ?

J'ai entendu dire que c'était Jane ou Bambou qui l'avait.


•Bambou a dit qu'elle ne l'avait pas, Jane, c'est peu probable. Ce ne serait pas plutôt son producteur Philippe Lerichomme ?
C'est bien possible, puisque c'est Philippe qui s'occupait de tout, il récupérait beaucoup de choses.


•Quelle est la dernière image que vous gardez de lui ?

Quelques jours avant sa mort, je l'ai entr'aperçu. Nous sommes allées chez lui, il nous a ouvert la porte en disant qu'il ne pouvait pas nous recevoir parce qu'il était très très fatigué, en plus, il devait se faire opérer une nouvelle fois et il nous avait dit : " Revenez au mois de juin, quand j'aurai terminé l'enregistrement de mon album ". On s'est séparés comme ça, en se disant au revoir, sur le pas de la porte. Mais je l'ai appelé après et les tous derniers mots que je lui ai dit, c'est " tu me manques ". Et c'est toujours le cas aujourd'hui, bien sûr.


•Cette relation vous a-t-elle laissé un goût d'inachevé, ou vous êtes-vous dite qu'il fallait bien que sa fin arrive tôt ou tard ?

Je croyais que ça ne s'arrêterait jamais, je ne pensais pas à la mort, même si lui cherchait à nous le faire comprendre. Si j'avais su, j'aurais plus prêté attention aux musiques que j'ai entendues, aux paroles, à tout ça, j'aurais savouré les derniers moments, je lui aurais dit des choses… Pour moi, c'était impossible qu'il meure : quand il me disait qu'il allait se faire opérer, je pensais que ce n'était rien, mais quand on a 15-16 ans, on ne se rend pas bien compte.


•Dans votre livre, vous ne parlez pas de sa mort. Pour vous, ce n'était pas nécessaire ou c'est parce que ça vous rappelait trop de mauvais souvenirs ?

Un peu des deux. Et puis, je n'avais pas envie que ce soit une fin banale, je ne voulais pas que les gens sachent comment j'avais appris, je trouvais ça impudique et ça n'apportait rien au récit de savoir où j'étais à ce moment-là, alors que des gens m'ont dit que j'aurais dû le faire... Pour moi, c'était plus joli de terminer comme ça, comme si on se quittait d'un commun accord.


•Du reste, vous ne citez aucun nom dans " 5 bis " : est-ce sur votre initiative ?

Complètement, et je me suis d'ailleurs battue pour imposer ça.


•Etiez-vous au cimetière du Montparnasse le jour de ses funérailles ?

Oui, avec les anonymes, parmi les fans, et c'était d'ailleurs bien mieux comme ça… Je n'ai pu suivre la cérémonie que de loin, il y avait une séparation très stricte.


•Caroline Tresca lui avait consacré une émission en direct le soir même : vous y étiez ?

Oui, j'étais invitée ! J'ai témoigné…


•Avez-vous conservé des contacts avec des membres de sa famille, de son entourage ?

Aucun. Quand j'ai eu devant moi le petit Lulu pour la première fois, il commençait à peine à marcher, il devait avoir un ou deux ans. Je ne l'ai jamais revu depuis.


•Vous savez qu'il existe depuis mars 2001 une rue Serge Gainsbourg à Clermont-Ferrand ?

Oui, c'est A.-C. qui m'a appelée pour m'annoncer l'inauguration de cette rue et on était très émues toutes les deux… Evidemment, je trouve ça super, c'est tout à fait légitime et ce serait bien qu'il y en ait une à Paris, du côté de Saint-Germain-Des-Prés. Et puis, Serge aurait été ravi…


•Faudra envoyer une lettre à Delanoë, alors, ou faire une pétition. Il est de plus en plus question qu'on fasse du 5 bis un musée : ça vous inspire quoi ?

Ben, au début, j'étais contre. C'est vache, ce que je vais dire, mais j'avais pas envie que les autres découvrent ce que j'avais pu voir moi, je voulais que ça reste exclusif. Et puis, j'ai changé d'avis, vraiment : ce serait une bonne idée, j'aimerais bien moi-même y retourner, je voudrais y emmener ma fille. Mais j'ai vu des images de l'intérieur tel qu'il est maintenant et il manque plein de choses, et j'en étais très triste. Et je vois mal comment ça pourrait être un musée : c'était très difficile de se déplacer entre les objets, l'endroit était très exigu.


•Question " bateau ", pour finir : votre album préféré de lui ? Et sa meilleure chanson ?

Le seul album que j'arrive à réécouter avec mes oreilles de 18 ans, c'est " Melody Nelson ", c'est celui que je préfère. " L'Homme A Tête De Chou " arriverait juste après. Pour les chansons, c'est plus difficile, certaines me plaisent plus pour les paroles, d'autres pour la musique. Je dirais " Fuir Le Bonheur De Peur Qu'Il Ne Se Sauve " et " Dépression Au-Dessus Du Jardin " : inoubliables !


Propos recueillis par Fred Fassert & Charles-Edouard.

Aude Turpault , " 5 bis " (livre) 
Editions Florent Massot


Interview par Charles-Edouard, du site tetedechou.com.

Le site d'Aude : http://www.audeturpault.com

 

Espace membres (gratuit)



Pour aider TDC (clic sur la pub)

Pour le Café de Manon!

Offrez un grand café à 2€ ou +

Depuis 1999

Membres : 765
Contenu : 86
Affiche le nombre de clics des articles : 1931060