Serge Barthélemy et son épouse Francine (artiste-peintre sous le nom de Francine Serrer) forment un couple accueillant et sympathique, qui coule des jours paisibles dans la région parisienne. Né en 1929, cet ancien haut fonctionnaire du Ministère de l'Economie et des Finances s'amuse de recevoir à nouveau un visiteur qui lui demande de lui parler de Serge Gainsbourg (« On dirait que j'ai passé ma vie à écrire pour lui ! »), ceci alors qu'il n'a contribué que très brièvement à son oeuvre avec le texte du féroce « Ronsard 58 », enregistré pour le premier album de Gainsbourg « Du chant à la Une! » un demi-siècle auparavant. Ceci se passait à l'époque même de leur mariage. Quand commence l'entretien, la chanson (une des toutes premières dans la carrière de Gainsbourg) passe sur la stéréo de leur salon.
C’est très misogyne, tout de même, comme texte. Etiez-vous alors misogyne, monsieur Barthélemy ? Serge Barthélemy : Oh non ! J'étais misogyne, moi, Francine ? Non, j’étais jeune marié, et pas misogyne du tout. En fait, j’ai écrit ce texte par amusement, avant de connaître Gainsbourg, pas du tout dans l’intention de le lui faire chanter. J'avais en tête le thème musical d'une chanson à succès de l'époque, « La chanson de Margaret », de Germaine Montero, qui disait : « C'est à Tampico qu'au fond d'une impasse / J'ai trouvé un sens à ma destinée » et j'ai écrit sur le rythme de cette chanson « Ronsard 58 » : « Tant qu't'auras, ma belle / De chouettes avantages », etc.
Comme son titre l'indique, le texte se référait à la poésie de Pierre de Ronsard... Serge Barthélemy : Oui, enfin, je me suis surtout inspiré du thème moral du sonnet « Quand vous serez bien vieille... » En tout cas, l'idée générale était la même... C'était une charge, et une blague de grand potache, aussi, un peu. Donc, moi et ma femme avions trouvé ce texte « marrant », et nous l’avions montré à un ami, ancien camarade de Sciences-Po. Il se trouve qu'il connaissait Serge Gainsbourg et il a organisé une rencontre entre nous en lui disant que nous avions un texte qui pouvait l’intéresser. Comme il manquait à Serge une chanson pour se présenter à une audition, il l’a pris.
Francine Barthélemy : Nous sommes allés le voir chanter au Milord l’Arsouille, puis nous l'avons rencontré dans un café au Palais-Royal. Au Milord, il se produisait sur la même affiche que Michèle Arnaud, Francis Claude et Jacques Dufilho. Il semblait à son aise, sur scène... En tout cas, son spectacle nous avait plu. Après, on l’a rencontré plusieurs fois. A l’époque, on habitait Maisons-Alfort. Il est venu déjeuner à la maison et il est reparti avec des textes de mon mari.
Un Serge qui écrit pour un autre Serge... L'appelait-on déjà comme ça, au fait ? Serge Barthélemy : Oui, nous l'avons toujours connu sous ce nom. Moi, j'ai écrit sous le pseudonyme de Serge Barty, un peu par discrétion – je ne savais pas trop si, dans une carrière de fonctionnaire, on pouvait faire ce genre de choses. Pour être admis à la SACEM, je devais présenter au moins quatre textes. Je lui en ai donc proposé d’autres, comme « Ballade de la vertu », mais ça ne l’intéressait pas, il préférait écrire lui-même. J’avais aussi un texte sur le thème du métro, « Métro au trot », que je lui ai donné, et ça lui a peut-être suggéré une idée, puisqu’il a écrit après « Le poinçonneur des Lilas », mais qui n’est pas du tout le même texte. Le mien disait : « L'métro s'en va vers la banlieue / Cahin-caha comme un p'tit vieux / Traînant l'espoir, le désespoir / Ceux qui rient, ceux qui broient du noir »... L'intérêt était mis sur les voyageurs, non pas sur le travailleur souterrain.
Francine Barthélemy : Là, désolée, je ne veux pas être mauvaise langue, mais il me semble bien qu'il s'est quand même inspiré de l'idée...
Serge Barthélemy : Peut-être, mais le métro est à tout le monde ! Non, seul le thème était en commun, au plus haut niveau de généralité. C'est comme si on disait que quelqu'un qui fait des westerns a copié le premier à en avoir fait ! Je me souviens que nous étions allés le chercher et que nous l’avions trimballé dans notre modeste quatre-chevaux. Il nous avait alors expliqué que ce n’était pas une voiture pour lui ! Une autre fois, nous sommes allés chez lui rue Chaptal, où il occupait une chambre de bonne. Il avait un piano...
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Francine Barthélemy : ... et un magnétophone, puisqu’il a enregistré en cachette la conversation que nous avions eue, ce que je n’avais pas apprécié du tout, et quoique que nous n'ayons franchement rien dit de mystérieux ! Au moment où nous allions partir, il nous a dit : « Attendez, je vais vous faire écouter quelque chose ! » Et il a fait défiler la bande. Enfin, ça, c’était Serge Gainsbourg.
Qu'avez-vous pensé de la chanson, une fois qu'elle est parue ? Serge Barthélemy : Pour moi, il y avait un décalage. Je trouvais qu'il avait durci le propos avec sa mélodie et sa musique. Ce n'était certes pas scandaleux, mais c'était autre chose. Moi, je l'avais faite un peu moins féroce.
Avez-vous eu connaissance de la version de « Ronsard 58 » par Michèle Arnaud ? Francine Barthélemy : Oui, mais par hasard, en regardant un jour une pochette de disque dans un magasin. Quand il était venu nous voir à Maisons-Alfort, il avait dit à mon mari : « Si un jour, vous rencontrez Michèle Arnaud, ne lui dites surtout pas que c’est vous qui avez écrit les paroles de cette chanson ! » Toujours est-il que mon mari n'a pas été mentionné sur ce disque, je ne pense pas que nous en ayons jamais eu un sou de droits d'auteur.
Mais vous touchez quand même des droits, pour cette chanson ? Serge Barthélemy : Oui, depuis toujours, mais des petites sommes. Et je n'ai pas eu l'occasion de faire interpréter d'autre texte. Il faut dire que je n’étais pas dans ce milieu et je n’y suis jamais entré, même si j’ai fait tout ce qu’il fallait pour être inscrit à la SACEM, qui se trouvait rue Chaptal aussi, où j’ai passé un examen, enfermé dans une petite pièce, composant un poème avec un dictionnaire de rimes sur le thème « Les lèvres sont jolies »... J’ai déposé par la suite plusieurs textes. Comme j’avais d’autres chats à fouetter, ça n’était pas pour moi une chasse acharnée.
Quel était alors le comportement de Gainsbourg dans la vie quotidienne ? Serge Barthélemy : Il était très correct. Bien habillé. Il fumait, déjà. Mais on fumait tous, à l'époque, sauf ma femme !
Francine Barthélemy : Il avait l'air très timide, mais il avait déjà ses défauts, qu'il a accentués par la suite. Il faut quand même dire qu'il ne se gênait pas pour lancer quelques flèches et vexer les autres.
Peut-on dire que le style d'écriture de Serge Barthélemy a influencé celui de Gainsbourg ? Serge Barthélemy : Ce qui est sûr, c'est qu'il ne m'a pas influencé, puisque j'ai écrit ces poèmes sans le connaître et que je n'ai plus travaillé avec lui après. Nous ne l'avons plus revu, par la suite, sauf une fois, où nous l'avons rencontré par hasard au casino d'Enghien. Nous étions invités à une réception. Il était venu avec Bambou. Ils étaient tous les deux dans un état... particulier. Nous avons parlé à peine deux minutes.
Francine Barthélemy : Oui, on l'a vu à la télé, à l'époque. C'est ma soeur qui a remarqué qu'il avait le texte manuscrit de mon mari sous les yeux.
Serge Barthélemy : Là, on est encore plus loin de Tampico ! Il avait quand même bien réussi dans la vie, il n'avait pas besoin d'être angoissé comme ça... Franchement, je le préférais plus jeune.
Justement : vous qui l'avez connu à ses tout débuts, qu'avez-vous pensé de l'évolution de sa carrière, de ce degré de célébrité qu'il a atteint ? Serge Barthélemy : Pour dire la vérité, ça m'a toujours un peu surpris. Ce fut incontestablement un homme de grand talent, mais c'est surtout par rapport à son personnage symbolique que l'ampleur de son succès me surprend. Je me demande ce que des jeunes d'aujourd'hui peuvent chercher chez lui. C'était quand même un homme des années cinquante, qui a bien sûr représenté un grand mouvement de libération, de dérision, mais j'ai l'impression que cela va au-delà, on est en quelque sorte dans la « transgression institutionnelle ». Pour le contenu, je comprends bien ce que ça signifiait à un certain moment, mais moins maintenant, alors que tant de bornes ont été franchies. Il a pris une sorte de dimension sociologique qui dépasse son oeuvre...