RICHARD LEDUC
A 68 ans, Richard Leduc affiche un dynamisme et un maintien que lui envieraient bien des hommes autrement plus jeunes que lui. S’il a consacré l’essentiel de ses talents de comédien au théâtre, il est aussi apparu au cinéma, notamment chez Alain Robbe-Grillet (« L’Eden et après ») et dans des séries télévisées-culte comme « Mauregard ». Plutôt du genre « électron libre », il a même eu assez d’audace pour tout larguer un beau jour à la fin des années 70 et s’établir pendant cinq ans comme menuisier en Californie ! Plus récemment, on a revu son nom à l’affiche à Paris, puisqu’il a écrit une comédie musicale avec son grand copain Boris Bergman, « La nuit du rat ». En 1968, il a donné la réplique à Serge Gainsbourg dans le long-métrage « Paris n’existe pas » et en 1974, il a joué avec Jane Birkin dans « Sérieux comme le plaisir », film où Gainsbourg avait aussi un rôle, mais cette fois-ci très secondaire. Il semblait donc plus que logique d’aller à sa rencontre et de recueillir son témoignage, qui est d’autant plus important que de l’expérience « Paris n’existe pas », Richard est en fait le seul protagoniste qui soit encore de ce monde. En même temps, cet entretien était l’occasion de rendre un hommage au réalisateur des deux films en question, Robert Benayoun, que Richard Leduc a très bien connu. Décédé en 1996, à l’âge de soixante-dix ans, Robert Benayoun a été pendant près de trente ans un des critiques de cinéma les plus influents en France, l’auteur de plusieurs ouvrages importants sur le Septième Art (à propos de Jerry Lewis et de Woody Allen, entre autres) et Serge Gainsbourg comptait parmi ses admirateurs déclarés, au point d’accepter de tourner pour lui dans son premier film et d’en faire la musique.
« Paris n’existe pas » était-il votre premier rôle au cinéma ? Non, c’était « Nous n’irons plus au bois », de Georges Dumoulin, que j’ai fait en juin 68, juste avant « Paris n’existe pas » : là, je peux vous dire que les pavés étaient encore tout chauds, rue Gay-Lussac (rires) ! Avant ça, j’avais joué au Théâtre de Poche, dans « L’été » de Romain Weingarten, une pièce qui avait eu beaucoup de succès. C’est là que Robert Benayoun était venu me voir, fin 66. Il m’avait alors parlé d’un scénario qu’il avait écrit et qui s’appelait « Paris n’existe pas » ; il m’avait dit que c’était en me voyant sur scène dans la pièce qu’il avait décidé de me prendre pour le rôle principal, qu’il avait prévu initialement pour un acteur anglais, celui qui jouait dans « La solitude du coureur de fond ». Au départ, le film de Robert devait se faire en 67, mais le tournage avait été retardé d’un an.
A quelle période de l’année avez-vous tourné ? Je crois que c’était en août et septembre, car je me souviens qu’il faisait très beau... On a dû tourner sept ou huit semaines, ce qui était la durée standard pour un long-métrage intimiste comme celui-là.
Quels sont vos souvenirs de Danièle Gaubert, qui jouait votre compagne dans le film ? C’est Robert qui me l’avait présentée. Elle avait déjà tourné dans quelques films avant, ce qui faisait d’elle la seule personne dans la distribution à avoir un petit statut de vedette, contrairement à moi et Gainsbourg, qui ne valions pas un kopeck au cinéma (rires) !
Ce statut la mettait donc un peu à part. Je me rappelle qu’elle avait notamment exigé d’avoir sur le plateau ses propres maquilleuse et attachée de presse, ce qui ne correspondait pas vraiment à l’esprit du film, d’autant que Robert n’avait pas beaucoup de sous - je ne sais plus qui le produisait, mais je me rappelle que Robert avait eu l’avance sur recettes...
C’est très improbable, mais… Gainsbourg avait-il des vues sur cette actrice ? Non, pas du tout, d’autant qu’il était depuis peu avec Jane Birkin. En plus, Danièle était une môme très gentille et tout à fait charmante, mais elle avait toujours peur d’être seule, donc, elle avait autour d’elle un petit aréopage de gens, une sorte de cour qui lui demandait de se prendre pour une star, en quelque sorte. Son histoire était très curieuse : elle avait été pratiquement vendue par ses parents au fils d’un dictateur d’Amérique centrale, qu’elle avait épousé et avec qui elle avait eu des enfants. Quand je l’ai rencontrée pour la première fois, elle était en instance de divorce. Juste avant le début du tournage, quand on se promenait le soir, des voitures noires nous suivaient de loin, ce qui fait qu’elle était un peu tendue... Je sais que par la suite, elle a épousé le champion de ski Jean-Claude Killy et qu’elle est morte il y a plusieurs années…
L’histoire du film est celle d’un jeune homme qui se réveille après avoir pris une drogue lors d’une soirée et qui découvre qu’il a désormais la faculté de voyager dans le passé par la pensée. Tout à fait, il a des espèces de flashes, il voit ce qui s’est produit avant : ainsi, d’un coup, il se retrouve dans la rue durant l’Occupation, ou bien il voit dans son propre appartement la locataire précédente, dans son lit... Mais pour moi, ce film, c’est un peu flou aujourd’hui, je ne l’ai pas revu depuis sa sortie en salles, où il n’est pas resté très longtemps.
Sentiez-vous lors du tournage un quelconque effet de ce qu’on pourrait appeler l’« immédiat après-mai 68 » ? Pas vraiment. Il faut dire que l’univers du film n’avait pas grand’chose à voir avec ce qui venait de se passer. Là-dedans, on était dans le surréalisme et dans l’intemporel, il n’y avait pas du tout de couleur politique, ni de relents lacrymogènes (rires).
Il s’agissait donc surtout de l’univers de Robert Benayoun, qui, rappelons-le, était membre du mouvement surréaliste. Oui, on peut dire de Robert qu’il a été le dernier fils spirituel d’André Breton, qui l’avait beaucoup influencé - il avait d’ailleurs écrit un bouquin sur l’érotique du surréalisme.
Gainsbourg sortait alors avec Jane Birkin depuis un peu plus de trois mois : était-elle présente sur le plateau ? Non, mais justement, j’ai un souvenir très précis à propos de ça : un soir, après les prises de vue, Serge m’a emmené dîner chez Castel, où il s’est saoulé la gueule (alors qu’à l’époque, il ne buvait pas tant que ça ou du moins, par autant que par la suite) et il était absolument fou d’inquiétude, parce qu’à ce moment-là, Jane était en train de tourner avec Alain Delon dans « La piscine » de Jacques Deray et le pauvre Serge avait une peur bleue que Delon – dont la réputation n’était plus à faire depuis très longtemps - se la tape ! Serge et Jane vivaient tous les deux à l’Hôtel, rue des Beaux-Arts : je crois même qu’ils ont passé pratiquement un an dans cet endroit, alors que ça coûtait horriblement cher, mais déjà à l’époque, Gainsbourg n’avait pas de problèmes d’argent – il était très généreux, d’ailleurs.
Le rôle qu’il joue ici est le seul qu’il n’ait pas dénigré dans sa filmographie : vous qui avez joué à ses côtés, qu’en pensez-vous ? En fait, je ne connais pas assez ce qu’il a fait au cinéma pour vous répondre. Je sais que juste avant, il avait joué dans « Slogan » de Pierre Grimblat, je l’avais vu dans « Anna » aussi, mais en dehors de ça, je n’ai pas de point de repère… En tout cas, je peux vous dire qu’il était absolument paniqué et qu’il a utilisé cette espèce de trac pour aller dans ce hiératisme du dandy et cette tétanie et cette lenteur qui étaient les siennes en tant que comédien. Ca, ça se sentait quand on était autour. Moi, avant les prises, je voyais qu’il avait peur et dans le film, on voit ses doigts qui tremblent, d’autant qu’avec le fume-cigarette, ça se remarquait davantage, c’était presque multiplié, même.
En fait, il joue un personnage qui était très proche de celui qu’il incarnait dans la réalité. C’est peut-être pour ça qu’il estimait l’avoir bien interprété. Oui, je pense que vous avez raison. Là, il y avait vraiment quelque chose, et je crois que Robert avait rapproché exprès le personnage de Serge lui-même, qui était effectivement un vrai dandy, avec des codes et des choix très précis : c’était quand même pas un mec qui se mettait n’importe quoi sur le dos ! Dans le film, il joue aussi mon ami et conseiller, mon mentor, presque, mais il n’avait pas un grand rôle, non plus : sur quarante jours de tournage, il a dû en faire six ou sept… De sa part, c’était plus des interventions qu’une présence. En tout cas, je sais qu’il aimait bien « Paris n’existe pas ».
Gainsbourg a fait aussi la musique de ce film, en collaboration avec Jean-Claude Vannier (c’était même leur tout premier travail ensemble) : avez-vous eu connaissance de ça ? Non, sincèrement pas. Tout ce que je me rappelle avoir vu à ce sujet, c’est Gainsbourg écrivant une ligne mélodique sur une nappe en papier à la fin d’un repas, quelques petites notes, noires, blanches et croches sur cinq lignes tracées comme ça, en vitesse... Je ne sais pas s’il la destinait à lui ou à la musique du film.
« Paris n’existe pas » n’a pas eu de succès : vous n’en avez sans doute pas été surpris. Non, en effet, mais c’était un film résolument intello, avec des lenteurs, cela réduisait donc son audience. Robert Benayoun a bien été un petit peu chagriné que ça ne marche pas, car comme tout le monde, il avait évidemment envie de reconnaissance, mais il est vite passé à autre chose. Avec ce film, on est quand même allés à la semaine de la critique à Cannes, ainsi qu’au festival de Locarno, où j’avais d’ailleurs deux films qui passaient : « Paris n’existe pas » et « Nous n’irons plus au bois ».
http://www.toutlecine.com/film/videos/0001/00010285-paris-n-existe-pas.html
Six ans plus tard, vous tournez à nouveau pour Robert Benayoun, dans son deuxième et dernier film, « Sérieux comme le plaisir », l’histoire d’un ménage à trois à la Ernst Lubitsch, mais transposée dans les années soixante-dix. Oui, Robert adorait Lubitsch... C’était un scénario sur le jeu, sur le ludique, à partir du triangle amoureux classique. Là, il pensait aussi qu’il avait reconstitué le tandem Dustin Hoffman-Jon Voigt de « Macadam Cow-Boy », un petit brun et un grand blond... Depuis l’époque de « Paris n’existe pas », Robert avait accepté son homosexualité, ce qui a un peu compliqué les choses vis-à-vis de l’autre garçon qui joue dans le film et qui avait une attitude assez ambiguë à son égard... Cette fois, il y avait plein de gens connus dans sa distribution : Michael Lonsdale, Pierre Etaix et Jean-Claude Carrière (en Laurel et Hardy !), Andréa Ferréol, Roland Dubillard, Isabelle Huppert… Le film se voulait léger, ce devait être une comédie, mais je ne suis pas sûr que Robert l’ait réussie, et le tournage a été plombé, également... Je lui avais d’ailleurs demandé à un moment si le triangle amoureux que moi, Jane Birkin et l’autre garçon devions jouer était un triangle isocèle ou équilatéral et il m’avait répondu que ce n’était pas important, alors que pour moi si, ça l’était, justement !
Pourquoi Benayoun a t-il choisi Jane Birkin pour le premier rôle féminin ? Parce qu’il l’aimait beaucoup. Il l’a rencontrée (je suppose que c’était Serge qui les avait présentés) et il a été profondément séduit par son naturel.
Il pensait qu’elle était la seule actrice qui pouvait faire passer avec la plus grande évidence cette situation de bigamie heureuse et consentie. Juste après ce film, elle devait faire « La moutarde me monte au nez » avec Claude Zidi, elle nous avait même parlé pendant le tournage du contrat qu’elle avait signé...
Est-il vrai que le rôle que tient Gainsbourg dans le film était d’abord prévu pour Jerry Lewis ? Tout à fait. Robert avait conçu pour Lewis un personnage de play-boy bien odieux à la Buddy Love dans « The Nutty Professor » (ou « Dr Jerry & Mr Love » en V.F.). C’était en même temps une sorte d’hommage à Lewis, mais celui-ci s’est désisté, ce qui n’était pas très gentil de sa part, d’autant que sa participation avait même été annoncée dans la presse... Là, donc, Robert et moi sommes allés rue de Verneuil pour parler un peu à Gainsbourg du rôle et lui lire le texte, et ainsi, son personnage est devenu celui d’un dandy décadent et misogyne. Il a accepté et c’est comme ça que dans le film, on le voit, super-bien sapé, avec plusieurs belles nanas, dans une vieille Rolls qui tombe tout à coup en panne et ce sont les nanas qui poussent la voiture : ça, ça m’avait marqué. Et même là, on sentait qu’il avait le trac et que la comédie n’était vraiment pas son territoire. Sur un plateau, il ne se considérait pas comme un acteur, mais comme un étranger, presque, comme un chanteur qui joue.
En dehors de sa scène, Gainsbourg est-il venu sur le tournage ? Non. Il est arrivé, on s’est un peu parlé, il a fait son truc, et il est reparti. Je trouvais que par rapport à « Paris n’existe pas », ce n’était plus du tout le même Serge. Et il y avait un petit recul vis-à-vis de Jane, on sentait qu’il n’était plus aussi amoureux qu’au début. Il draguouillait même les nanas qui jouaient avec lui… Avec Jane, on parlait quand même beaucoup de lui entre les prises. D’ailleurs, cette fois, il n’a pas fait la musique du film, c’était Michel Berger. Après ça, je ne l’ai plus jamais vu.
Revenons à Robert Benayoun, dont Gainsbourg avait dit qu’il avait le potentiel pour devenir un grand réalisateur, ce qui n’a pas été le cas : pourquoi, à votre avis ? Disons que Robert était doué en tant que scénariste, mais en tant que réalisateur… Il n’était pas du tout autoritaire, alors que le rôle d’un réalisateur, c’est avant tout celui d’un chef d’équipe. Il faut être l’homme de la situation, quelqu’un qui, à un moment donné, est amené à taper du poing sur la table pour dire que ça va être comme ça et pas autrement (sans pour autant gueuler sur tout le monde, du reste). Or, ça, ce n’était pas dans la nature de Robert. Le cinéma, il en parlait extrêmement bien, mais là, quand il s’agissait d’en faire, c’était un autre voyage. Sur un tournage, on ne peut pas emmener promener son clébard pendant la préparation du plan (ce que je l’ai vu faire), il faut être là ! Lors du travail sur « Paris n’existe pas », ça ne s’était pas trop mal passé avec lui, mais sur « Sérieux comme le plaisir » (où Robert était tout de même censé être un réalisateur plus expérimenté), c’était carrément Bernard Queysanne, son premier assistant, qui avait pris le pouvoir sur le plateau. En plus, Robert était en plein dans sa drôle d’histoire avec l’autre acteur et il subissait une résistance passive des producteurs exécutifs et de certains techniciens… Donc, petit à petit, l’ambiance s’était dégradée et je me souviens qu’à la fin, c’est à Bernard Queysanne que Jane demandait ce qu’elle devait faire – elle a même tourné dans un de ses films quelques mois après. Robert avait tout simplement démissionné de son propre film ! Il y avait un vrai malaise. Et tout ça, ça se voit forcément sur la pelloche, il y a des séquelles...
Mais vous êtes resté proche de Benayoun... Oui, et je l’ai même fréquenté pendant plus de dix ans, mais à l’époque où il est mort, je ne le voyais presque plus – faut dire que j’étais parti aux Etats-Unis, entre temps... Je sais qu’il avait été viré du « Point » et qu’il avait eu quelques semaines plus tard un AVC qui l’avait vraiment secoué : il souffrait de paralysie dans toute la partie droite de son corps. C’était peut-être une conséquence de son renvoi. Je peux vous dire que quand je l’ai revu pour la première fois après cet AVC, ça a été très dur… Quelques années plus tard, un copain de « Positif » m’a mis au courant de sa mort, et je me suis donc rendu à ses obsèques : c’est là que j’ai fait la connaissance de sa sœur, qui était son portrait craché. Maintenant, il est au cimetière du Montparnasse.
Comme Gainsbourg… Bien plus que la judéité, c’est l’amour du surréalisme qui devait les rapprocher… Absolument. Robert n’était pas vraiment sensible aux chansons de Serge, mais plutôt à son univers et à son personnage, qu’il trouvait hors du commun, vraiment original. Je ne sais pas comment ils s’étaient connus, mais Robert avait une vraie admiration pour Serge et je crois que cette admiration était réciproque. Je me souviens que sur le tournage de « Paris n’existe pas », ils parlaient beaucoup de peinture et de littérature ensemble. Comme lui, Gainsbourg aimait vraiment tout le mouvement artistique autour du surréalisme et de Dada. Ils parlaient de cinéma, aussi, de grands films américains, surtout... Et puis, comme Gainsbourg, Robert était tout de même quelqu’un qui n’avait pas peur de prendre des risques : sachez qu’il faisait partie des intellectuels qui avaient signé le « manifeste des 121 » contre la guerre d’Algérie, ce qui, à l’époque, suffisait largement à vous faire passer auprès du pouvoir pour un dangereux Bolchévique, ce qu’il n’était pas du tout.
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