Légendaire pianiste de jazz, adulé par ses pairs, René Urtreger (né en 1934) a été un des musiciens de Serge Gainsbourg en concert durant quelques mois, à partir de la fin 1964 jusqu'en avril 1965, mais même s'il a travaillé avec un nombre incalculable d'artistes autrement plus connus dans le monde (Miles Davis, Stan Getz, Chet Baker...), sa collaboration avec Gainsbourg lui a laissé de vifs souvenirs.
Avant de travailler pour Gainsbourg, écoutiez-vous ses chansons ?
Pas beaucoup, non. A l’époque, j’étais un vrai jazzman et les jazzmen étaient surtout concentrés sur ce qu’ils faisaient, pas sur ce qui se faisait autour, que ce soit d’ailleurs la musique que la peinture ou la politique, que sais-je... J'écoutais plus Georges Brassens. Il faut dire que le jazz est une musique très prenante, où chaque note compte : essayer de jouer la musique de Miles Davis ou de Charlie Parker, c’est pas rien du tout, croyez-moi.
Etaient-ce vos antécédents en tant que musicien de jazz qui avaient incité Gainsbourg à vous embaucher ?
Je ne sais pas. En fait, je ne me posais pas de questions : on me téléphonait, je voyais si ça me convenait et je disais oui ou non. A ce moment-là, tous les jazzmen américains qui venaient en Europe, comme Lester Young ou Sonny Stitt, me voulaient pour jouer avec eux. Seulement, en 64, à trente ans, j’ai quitté le jazz tellement ça m’emmerdait ! J’en avais marre, je voulais changer, franchir le pont, et j’ai tout lâché pour aller jouer dans l’orchestre de Claude François et faire de la variété. Pour moi, Gainsbourg aussi faisait partie de la variété. En tout cas, par rapport au jazz, il était de l’autre côté de la ligne : je connaissais à peine ses chansons, je pouvais vivre sans elles. Pourtant, aujourd’hui, dans mes années de variété, c’est ce que j’ai fait pour lui et pour Claude François qui m’inspire le plus de respect.
Pourtant, comme vous, Gainsbourg aimait beaucoup le jazz.
Il me semble que oui. D’ailleurs, il jouait du piano lui-même, mais des harmonies de pianiste de bar. Son talent était ailleurs, et le talent, je le reconnais quand il est là. Il a souvent réussi un alliage assez miraculeux de musiques et de paroles pour faire quelques réussites, mais lui-même n’en tirait pas une très grande fierté, je crois.
En effet, mais surtout en privé, pas en public...
Oui, là, il ne voulait pas se tirer une balle dans le pied, je suppose. Je pense qu’effectivement, il était modeste et lucide, mais c’était un garçon inspiré, un authentique créateur, un poète : avec quelques harmonies, il réussissait à écrire de très belles chansons. Chez lui, c’est pas compliqué mais ça tombe parfaitement. Moi qui ai essayé d’en écrire, des chansons, je peux vous dire que ce n’est pas facile, peut-être parce que ce qui manque aux gens comme moi, qui ne cherchent pas forcément à plaire au grand public, c’est la simplicité, en fin de compte.
Comment s'est déroulée votre rencontre ?
Il était un peu intimidé, et moi aussi. Quand j’ai répété pour la première fois chez lui, dans son appartement de la Madeleine, rue Vignon, j’ai joué volontairement des harmonies très simplistes et il m’a dit, sur son ton inimitable : « Joue plus tordu ! » J'ai alors compris que s’il m’avait pris moi, c’était parce qu’il voulait quand même quelque chose d’autre que ce que pouvait lui donner un pianiste professionnel, « ordinaire ».
A la toute fin 1964, vous l'avez accompagné pour une série de concerts au Théâtre de l'Est Parisien : quels en sont vos souvenirs ?
Pour le Théâtre de l’Est Parisien, quand on a été embauchés, j’ai formé un trio : il y avait moi, André Arpino à la batterie et Albi Culaz à la contrebasse, des musiciens de studio et de jazz que je connaissais. A ce moment-là, Barbara faisait la vedette américaine de Gainsbourg, elle commençait à peine à être connue. Sur scène, Gainsbourg n'était pas très sûr de lui. Il était même mort de trac, il ne savait pas comment se comporter. Il chantait ses succès, mais comme c’était surtout un homme de disque, il n’était pas à l’aise en public, contrairement à Claude François, qui débordait d’énergie. En plus, il nous communiquait son mal-être : une nuit, après un de ces concerts, à deux ou trois heures du matin, il a téléphoné chez moi, et mon ex-femme lui a répondu. Il était un peu « parti » et il voulait tout arrêter tellement il était triste, il se prenait pour un raté, un mauvais, à tel point que mon ex-femme a essayé de lui remonter le moral avant de me le passer. Je pense que pendant longtemps, il a eu une trop mauvaise opinion de lui-même pour monter sur une scène de l'envergure de celle du TEP, et pas de celle d'un cabaret, dont il avait plus l'habitude.
A tel point qu'il a tout simplement renoncé à la scène peu après... Vous étiez d'ailleurs présent lors de ce qui a longtemps été son dernier concert, à Nice, le 1er avril 65.
Oui, je me souviens de ce gala, c'était pour une sorte de fête d'étudiants. J’ai joué seul avec lui. Il était descendu avec sa femme au Negresco. Moi, j’étais dans un hôtel plus petit, moins luxueux, qui se trouvait à peine à cent mètres du sien. Là, il a trouvé la situation tellement grotesque qu’il m’a appelé pour me dire : « Allez, viens, je te paie la chambre à côté de la mienne ! » En plus, on aimait bien rigoler, fumer le cigare et boire du whisky ou du Chivas ensemble, et sa femme, une chieuse comme c'était pas permis, faisait une tronche pas possible. Je pense qu'elle essayait trop de lui faire la morale alors qu'il était plutôt du genre chien fou, et c'était pas quelqu'un qu'on retenait.
Juste avant de jouer pour lui, vous étiez le pianiste de scène de Claude François. Savez-vous qu'il lui a écrit une chanson, « Hip hip hip hourra » ?
Oui, j'étais là quand il l'a lui a présentée. C’est évident que Claude n’était pas sa tasse de thé, mais Serge s’est quand même pointé avec sa chanson, là où on faisait les maquettes, rue Jenner. C'est là-bas qu'on « débrouillait » un petit peu les choses, qu'on définissait un arrangement pour que Claude puisse enregistrer après en studio. Je me rappelle que Serge a sorti sa partition et une feuille avec le texte, devant tout l’orchestre (qui était composé d'une bonne dizaine de personnes), et qu'on a bien rigolé. Claude aussi était là, évidemment. On aimait tous beaucoup Gainsbourg, même Claude, qui avait le compliment difficile, mais je pense qu’il était plein d’admiration pour Gainsbourg, qu’il savait qu’il était un crack. Bien sûr, Claude avait les défauts de ses qualités, mais il avait quand même bon goût, et c'était aussi un maître du rythme, une bête de scène...
Quelles ont été vos relations, par la suite ?
Je le voyais ponctuellement, on se téléphonait de temps en temps et on était toujours très contents de se voir, peut-être en partie parce qu’on avait des origines communes, avec des parents juifs venus d'Europe de l'Est – on parlait d'ailleurs deux ou trois mots de yiddish tous les deux. Mais en fait, j’étais sûrement meilleur pianiste pour jouer du jazz que pour l’accompagner : à l'époque, j'abusais du whisky et d'autre trucs, je ne jouais pas très bien... C'est quand j'ai arrêté de picoler, en 77, que j'ai repris possession de mes moyens et que je me suis remis à bien jouer. Je me souviens qu'une fois, au tout début des années 70, je me produisais avec mon trio dans le sous-sol d’un hôtel rue des Beaux-Arts, et Serge est venu me voir en compagnie de Jane Birkin, qui s'est levée à un moment en plein pendant notre set pour venir nous demander pourquoi on ne jouait pas des chansons de Serge et celui-ci l'a rabrouée un peu sèchement en lui disant : « Mais laisse-les jouer ce qu'ils ont envie de jouer, enfin ! » Quelques années après, j'ai rencontré à nouveau Gainsbourg, dans un studio de télé aux Buttes-Chaumont, et là, il m'a demandé sur un ton admiratif comment je faisais pour tenir comme ça, sans l'alcool. Je dois dire que quelque part, je regrette de ne pas l'avoir plus fréquenté, mais j'avoue qu'il m'agaçait prodigieusement, aussi : lui, il aimait le champagne, il aimait les bulles, se montrer, être devant les caméras... Sans vouloir me donner une importance que je n'ai pas, je pense que si nous avions été plus proches, j'aurais pu avoir une influence positive sur lui alors que là, il faisait tout un cinéma qui m'insupportait et il n'était pas comme ça quand je l'ai connu. Je trouve qu'il a gâché son talent, mais je dis ça parce que je l'aime bien.
© Fred Régent - Interview réalisée Mai 2008 pour TDC.com
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