Renaud Verley
La première chose qu’on remarque au téléphone en parlant à Renaud Verley, c’est qu’il a exactement la même voix que dans les films où il a joué il y a plus de quarante ans, une voix incroyablement juvénile, avec peut-être une légère pointe d’accent du Nord (il est né à Lille). Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’en 1969, à vingt-trois ans, il était très brun, qu’il bronzait facilement, et qu’il était vraiment beau gosse. En plus, comme il ne jouait pas trop mal la comédie, il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’il ait droit à un rôle-vedette au cinéma, celui d’un étudiant soixante-huitard désabusé (nommé Olivier) dans « Les chemins de Katmandou » d’André Cayatte, où le couple Serge Gainsbourg-Jane Birkin faisait partie de la distribution. Depuis des années, Renaud Verley mène la vie qu’il a choisi : marié, père et grand-père, il peint, il écrit, fait du bateau, de l’ULM et a restauré plusieurs maisons et s’il ne fait plus
l’acteur que très occasionnellement, il ne tire de cela ni regret, ni amertume, et il n’a aucune réticence à raconter le tournage du sympathique demi-nanard que fut « Les chemins de Katmandou », film populaire et attachant, qui tentait de décrire le monde des hippies, mais ne parvint en fin de compte qu’à montrer comment le Français moyen les voyait, ce qui en fait donc un document plus qu’autre chose. Intarissable, Renaud Verley sera même parfois difficile à contenir, les deux heures de l’entretien s’écoulant d’une traite.
« Les chemins de Katmandou » était au départ un scénario original de René Barjavel et d’André Cayatte : comment le film est-il né ? Il y avait à l’époque un producteur qui s’appelait Henry Deutschmeister, qui dirigeait une société, la Franco London Films. Il avait gagné beaucoup d’argent en Inde, mais cet argent était dans une devise inconvertible en dehors des frontières indiennes, et il avait donc décidé de faire un film là-bas pour pouvoir le dépenser sur place, le film, lui, devant être exploité en Europe et dégager d’éventuels bénéfices, bien sûr. Moi, je venais de tourner dans « Les damnés » de Luchino Visconti, et Cayatte m’avait vu dans « La leçon particulière » de Michel Boisrond, un film qui n’était pas encore sorti en salles mais qui circulait dans les projections privées chez les professionnels du cinéma et il m’avait donc demandé si je voulais tourner pour lui dans « Les chemins de Katmandou ». Il m’a donné le scénario, qui ne m’a pas emballé (c’était déjà gnan-gnan, pour l’époque), mais j’ai dit oui. Ce qui m’a tout de suite marqué avec Cayatte (quand j’étais à table avec lui, notamment), c’est qu’il avait toujours des explications pour tout, il fallait absolument qu’il explique, sans arrêt !
Vous avez été dans trois pays différents pour ce film : en France, en Inde et au Népal. Quel a été le plan de tournage ? Je suis d’abord allé seul avec Cayatte, le chef-opérateur et un cadreur au Népal pour tourner des scènes de paysages (des « mouettes », comme on dit dans le langage cinématographique), ça a duré une quinzaine de jours : ce sont les scènes où l’on me voit à moto, par exemple, ou quand je suis à la recherche de Jane... Après, on a tourné dans un studio à Vincennes, en décors : on y est restés très longtemps, à peu près un mois. On y faisait tous les intérieurs qui étaient censés se dérouler à Katmandou : le bureau de l’agence de voyages de Ted (le personnage que jouait Serge), son salon, sa chambre, etc., mais aussi les fumeries, avec Jane et les hippies. On a fait aussi des scènes d’extérieurs à Paris, où l’on me voit lors des évènements de mai 68, alors qu’on était en janvier 69 et qu’on se pelait complètement ! C’est également à Paris que j’ai tourné les scènes avec Elsa Martinelli, qui jouait ma mère. J’habitais alors devant la tour Saint-Jacques et Serge et Jane, eux, vivaient de l’autre côté de la Seine, à l’Hôtel, rue des Beaux-Arts, ce qui fait que quand le chauffeur venait me chercher chaque matin, on passait les prendre juste après, et comme ça, on faisait la route vers le studio ensemble. C’est d’ailleurs au bar de l’Hôtel qu’on nous a présentés pour la première fois. Dans la voiture, Serge disait toujours qu’il voulait me faire chanter, qu’il allait m’écrire des chansons, et moi, je lui répondais que c’était impossible, que je ne savais pas du tout chanter, et il me disait : « Mais non, les gens, ils savent pas, eux, il faut pas qu’on entende ta voix, c’est tout, comme ça, ils sont obligés de tendre l’oreille… ». Et trois semaines ou un mois plus tard, on est allés au Népal et en Inde, avec toute l’équipe, cette fois-ci, mais Henry Deutschmeister est mort juste avant qu’on parte, et c’est donc sa femme qui s’est retrouvée en charge de la production, seulement, comme elle n’avait aucune expérience dans ce domaine, elle a tout délégué au directeur de prod’, Ulrich Picard, et on a eu pas mal de difficultés à cause de ça. On a beaucoup tourné du côté de Jaipur. En tout, j’ai dû rester plus de quatre mois sur ce tournage, ce qui était énorme.
Il faut dire que vous êtes dans la plupart des scènes, aussi… Pourquoi André Cayatte avait-il embauché Gainsbourg ? Je ne sais pas. Je pense que Cayatte voulait Jane d’abord et puis, le choix de Serge a dû s’imposer de lui-même, d’autant que Cayatte pensait sûrement qu’il avait la tête de l’emploi. Faut dire que sur le film, Serge avait vraiment une sale gueule : on lui avait coupé les cheveux, il râlait sans arrêt à cause de sa fausse moustache et il demandait à Cayatte : « Tu crois pas que je pourrais pas me la raser ? » - à moi aussi, du reste, on me collait de faux poils, pour que j’aie l’air d’avoir une barbe de trois ou quatre jours ! Serge avait quand même pas mal de complexes vis-à-vis de son physique, mais comme il avait beaucoup d’humour, aussi, il était le premier à blaguer à ce sujet : « Pour m’embrasser sur les deux joues, disait-il, c’est plus pratique de passer par-derrière à cause de mon nez, mais… vues mes oreilles, c’est pas sûr ! ». Et il jouait déjà beaucoup avec son image de type agressif et méchant : lors d’une de nos premières rencontres, à l’Hôtel, des reporters étaient venus faire un article et nous prendre en photo ensemble dehors, en train de nous balader. A un moment, un chien passait à côté de nous et Serge avait filé un coup de pied à ce chien exprès, ce qui a fait hurler Jane. Bien sûr, le chien a détalé en aboyant, mais une fois que les reporters ont foutu le camp, Serge est parti à la recherche de ce cabot pour le caresser, lui donner un sucre et s’excuser.
En plus de ses scènes en France, Gainsbourg a joué un peu avec vous en Inde et au Népal, aussi : quels ont été vos rapports là-bas ? Serge était tout le temps avec nous parce qu’il accompagnait Jane, qui, elle, avait beaucoup de scènes en extérieurs dans le film – il n’allait pas la laisser en restant à Paris, évidemment. On s’entendait très bien, mais il était très jaloux : il m’aimait beaucoup, mais il se méfiait quand même un petit peu de moi, alors que j’étais déjà marié, que j’avais un enfant et que ma femme était sur le tournage (rires) ! Et il avait un problème avec les mecs qu’il trouvait plus beaux que lui, même s’il avait infiniment plus de charme que la plupart d’entre eux. Il faut dire que Jane était très, très mignonne, à ce moment-là, très douce et très tendre... Mais Serge et elle n’étaient pas non plus le genre de couple à se bécoter dans tous les coins : on voyait qu’il y avait vraiment une symbiose entre eux, mais pas plus que ça. A la fin du tournage, je me suis retrouvé à nouveau seul pour faire les dernières scènes, celles où je suis dans le village des gens de la plus basse caste. Je fumais beaucoup, à l’époque, et j’étais arrivé au bout de ma réserve de Gauloises. C’est comme ça qu’avant de partir, Serge m’a laissé trois ou quatre de ses cartouches de Gitanes en me conseillant de ne pas trop tirer dessus, pour les économiser. Je ne lui avais pourtant rien demandé. André Cayatte était un réalisateur déjà âgé, à l’époque, issu de la « vieille école » : le travail avec lui a t-il été aussi difficile que Gainsbourg l’a raconté ? Cayatte était quelqu’un de très tendu, super sérieux : quand il avait décidé d’un truc, c’était comme ça et pas autrement. Avec lui, on pouvait se taper des kilomètres et des kilomètres de route pour aller faire un simple plan alors qu’on aurait très bien pu le faire juste à côté de notre hôtel ! Il aimait bien qu’on « charge » le jeu, aussi, qu’on fasse des gestes, « pour que les gens comprennent », qu’il disait, et vu qu’il aimait beaucoup expliquer, comme je vous l’ai dit, Serge, lui, à la fin, levait tout le temps les yeux au ciel. C’est comme ça que lors d’une scène avec une statue d’éléphant, Serge s’est lancé dans un délire absolument incroyable tout en se marrant : « Ouais, tu comprends, qu’il me dit à voix basse, là, c’est formidable, Cayatte va être content, parce que je suis là, alors, ça veut dire que je suis un salaud, parce que je trompe ! Toi, tu prépares ta défense et avec les défenses, c’est défense d’ivoire, parce que toi, tu ne vois rien ! » (rires) Et il était tout le temps comme ça, tout le temps…
Mais ça ne veut pas dire qu’il n’était pas sérieux : avec lui, on n’a jamais eu à refaire une scène parce qu’il ne connaissait pas son texte ou parce qu’il blaguait. En plus, Cayatte n’aimait pas du tout qu’on plaisante et il ne comprenait pas que c’était la manière qu’avait Serge de décompresser.
Pourtant, on ne peut pas dire qu’il soit très convaincant, dans son rôle... Franchement, vous trouvez qu’il y en a un seul parmi nous dans ce film qui soit convaincant (rires) ? Jane, oui, à la rigueur, mais sinon… Personne n’y croyait et moi, je n’y croyais pas non plus. J’aimais beaucoup Cayatte, mais il m’embêtait prodigieusement, encore qu’il me foutait relativement la paix, parce qu’à force, j’avais laissé tomber avec lui. D’ailleurs, c’est peut-être pour ça que je n’étais pas très crédible, à la fin : je trouvais que c’était moins fatiguant de faire ce qu’il me demandait plutôt que de discuter à chaque fois...
Rien que pour le voyage, ça devait tout de même valoir le coup… Oh, je peux vous dire que quand on ne tournait pas, on s’emmerdait. Les deux ou trois premiers jours au Népal, c’était sympa, on visitait Katmandou, mais après… En Inde, il n’y avait rien à foutre ! On n’avait pas le droit de boire, rien. A Jaipur, on logeait dans un endroit incroyable, qui était l’ancien palais du Maharadjah, dont on avait fait un hôtel. Là-bas, il y avait un club privé, une sorte de boîte de nuit minuscule : il n’y avait que là qu’on pouvait boire un coup, et encore, ce qu’on buvait comme alcool, c’était presque toujours une espèce de piquette locale. On mangeait souvent ensemble, moi, ma femme, Serge et Jane, et à ce moment-là, il y avait à l’hôtel un groupe de vieilles dames, des Américaines, qui étaient en voyage organisé : là, je peux vous dire que les vannes, ça y allait avec Serge ! On tournait à cinquante ou soixante kilomètres de cet hôtel : vu l’état des routes, il nous fallait souvent deux heures pour faire le trajet vers le plateau. On partait tôt le matin en voiture avec notre bouffe, qui restait dans les voitures, alors qu’il faisait quarante degrés à l’ombre. Et en plus, on ne mangeait que du poulet ! Résultat : un jour, Jane ouvre sa boîte en carton avec son poulet dedans et son poulet, eh bien, il grouillait d’asticots ! J’ai cru qu’elle allait tomber dans les pommes... Une fois, alors que j’étais allé me soulager, je me suis retrouvé avec un tigre droit devant moi, à quinze mètres : heureusement qu’il avait déjà mangé ! Une autre fois, on a été attaqués par des guêpes et on a dû se réfugier dans une voiture : on a démarré, mais les guêpes nous ont poursuivis sur trente bornes – Serge n’était pas avec nous, ce jour-là, je précise. Plusieurs d’entre nous ont eu des problèmes intestinaux, aussi...
Tout ça a fait que Gainsbourg a dû pas mal râler… Non, il était même un de ceux qui étaient le plus à l’aise. Là-bas, on a eu des discussions formidables avec des moines bouddhistes, notamment. Ca, ça passionnait Serge, il était vraiment à l’écoute de ce qu’ils nous disaient, et il trouvait ça génial. Il était intéressé par tout : quand on regardait le ciel ou les temples ensemble, on prenait notre panard. C’était un jouisseur, mais un jouisseur esthète, un jouisseur des choses fines. C’était vraiment un type que j’adorais. Dans le film, on voit notamment une scène d’incinération au bord d’un fleuve… Ah, mais ça, c’était quelque chose de réel - enfin, pas là, puisque c’était pour le film, mais je veux dire que ça se passait ainsi tous les jours, ils brûlaient les morts, et le pire, c’est que l’odeur ressemblait beaucoup à celle du cochon grillé ! Je me rappelle que Serge était venu voir une de ces cérémonies, parce que c’était quand même spectaculaire, et c’est là qu’il a dit à un moment : « Ça met en appétit, cette odeur… C’est vrai, quoi : marre, du poulet ! » (rires)
On sait qu’une nuit, à l’hôtel, Gainsbourg et Jane ont fumé du haschich, mais Jane a très mal réagi, et il a fallu appeler un médecin… Qu’en avez-vous su ? En fait, on n’en a entendu parler que le lendemain, parce que tout l’hôtel était en émoi : on disait partout qu’elle avait grimpé aux rideaux, qu’elle s’était mise à hurler, etc., et Serge était paniqué pour elle... Les flics étaient venus, même. Là, il y a eu une grande angoisse, parce que Jane avait un rôle important dans le film et puis, ça s’est vite arrangé. De toute façon, tous les Français qui vivaient là-bas n’y étaient que pour le haschich et je pense pouvoir dire que sur le tournage, tout le monde ou presque en fumait. Moi, j’en ai ramené un peu pour mon frère, qui me l’avait demandé, et j’y ai goûté une fois revenu à Paris, mais c’est tout. Mais pour les gens de là-bas, c’était leur aspirine, pour ainsi dire, un remède : ils n’en prenaient que lorsqu’ils en avaient besoin. Même les mômes de sept ou huit ans en fumaient, il y en avait de toutes les sortes et pour toutes les maladies : pour le mal de tête, pour les maux de ventre, etc., et ils étaient toujours vachement surpris en voyant tous les étrangers qui en fumaient six ou sept cigarettes dans la journée.
Jane Birkin a raconté avoir vu lors du tournage des gens tellement pauvres et à l’air affamé qu’elle leur donnait ses rations en cachette… Je ne me souviens pas de cela, d’autant que ce qu’on nous donnait était vraiment immangeable, comme je vous l’ai dit. Par contre, je me rappelle avoir vu en Inde des gens qui faisaient une route, et ces gens, parmi lesquels il y avait des femmes et des enfants, goudronnaient la route à la main pour pouvoir y faire passer la Rolls du Maharadjah ! Quand on voit ce genre de trucs, on a quand même envie de dégueuler pendant cinq ou six jours… Mais j’ai aussi le souvenir de gens souriants, surtout au Népal, pas en Inde : au Népal, ils étaient pauvres, mais ils avaient le sourire. Ils étaient très pieux, aussi : pour la scène où l’on me voit voler un Bouddha en le découpant à la scie, des assistants avaient fabriqué une statue en bois et l’avaient installée devant un temple, on l’avait laissée là et le lendemain, quand on est venus tourner la scène, on a trouvé des fleurs, des bougies et de l’encens devant cette statue bidon…
Vous êtes-vous revus, avec Gainsbourg et Jane, après le tournage ? Oui, on s’est retrouvés à la première du film, notamment. J’étais venu habillé avec des vêtements en soie que j’avais ramenés d’Inde, ce qui fait qu’on aurait dit que j’étais en pyjama. Je ne suis même pas resté dans la salle : dès que ça a commencé, je suis sorti (j’ai horreur de me voir à l’écran et en plus, là, je savais que j’étais mauvais) et je suis allé boire un coup à l’hôtel où avait lieu la réception qu’on organisait en l’honneur du film. Une fois la projection finie, je vois Léon Zitrone qui me fonce dessus pour me serrer la main et me dire qu’il avait aimé le film, que j’y étais formidable, etc. Là, pour rigoler et pour faire un mot, je lui dis : « Ah oui, vous, je vous reconnais, vous faites de la télé, non ? ». Il a blêmi et il a lâché ma main d’un coup, j’ai bien cru qu’il allait me flanquer une baffe. Et Serge, qui se tenait juste derrière avec Jane, avait trouvé ça génial. Sinon, j’ai revu Jane plusieurs fois en Bretagne.
Comment « Les chemins de Katmandou » a t-il marché en salles ? Il a bien marché en province, mais pas à Paris, parce qu’on pouvait y aller avec les enfants, parce que c’était propre sur soi, très boy-scout... Croyez-moi, si j’ai des bons souvenirs du film, c’est en grande partie grâce à Serge et à Jane. C’est quand même l’avantage des tournages, de pouvoir rencontrer des gens intéressants, et même plus qu’intéressants.
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