Rien moins que le caméraman du réalisateur Yves Lefebvre, qui officia (en noir et blanc) à Londres, sur le tournage de la mythique séance d'enregistrement d'« Initials BB », « Bloody Jack », « Ford Mustang » et « Black And White » en avril 1968 ! C'est en 1994 que les fans ont pu découvrir le film que Lefebvre avait réalisé avec lui autour de Gainsbourg, « Essai sur la naissance d'une chanson – Initials BB » - entre temps, Pierre Willemin avait déjà accompli une longue carrière de réalisateur de films d'entreprise et publicitaires. Durant notre visite, on ne résiste pas au plaisir de lui faire redécouvrir les chansons sur CD et le film sur DVD, film qu'il n'avait revu jusqu'alors qu'une seule fois en quarante ans... Et le plaisir était, semble-t-il, partagé.
On sait comment Gainsbourg avait fait la connaissance d'Yves Lefebvre (sur un tournage de film), mais vous, comment aviez-vous connu Yves Lefebvre ? Je ne sais plus, je crois que c'était par un copain réalisateur de pubs... Yves Lefebvre était un excellent comédien, qui avait des velléités de réaliser, mais quand il m'a appelé pour ce tournage, on se connaissait assez peu... Il me semble qu'il venait d'une famille aisée, c'était plutôt un garçon bien élevé, qui me faisait l'impression d'un aristocrate... On a fait un autre film ensemble quelques mois après ce documentaire sur Gainsbourg, et puis, on s'est perdus de vue.
Le tournage aurait commencé à Paris, pendant l'écriture de la chanson, chez Gainsbourg, ou du moins chez ses parents. Non, pas du tout. En réalité, ces images ont été tournées après la séance à Londres, c'était ce qu'on appelle un plan « de raccord ». Pour moi, ce film, ça a été en tout et pour tout deux jours de tournage, plus ce raccord.
En mars 68, donc, vous vous rendez à Londres avec Yves Lefebvre et l'ingénieur du son René Levert pour y filmer Gainsbourg au travail... Voilà. René Levert était un ingénieur du son assez connu dans le milieu du reportage. On a voyagé en avion et on a dû arriver tôt le matin, pour perdre le minimum de temps – je ne crois même pas qu'on soit allés à l'hôtel, parce que notre budget était vraiment très restreint, vu que c'était juste Yves qui finançait le film, avec son argent personnel. On a d'abord foncé dans la banlieue de Londres, chez Samuelson, une société de location de matériel cinématographique, et on y a pris un magnétophone Nagra et une caméra 16-mm - à l'époque, c'était très compliqué de faire passer une caméra à la douane anglaise et on devait donc tout louer sur place. Par contre, on avait amené la pellicule, qu'on avait dû cacher dans nos valises. Comme l'enregistrement, la séquence où on voit Gainsbourg jouer « Initials BB » à Arthur Greenslade, l'arrangeur-orchestrateur, a eu lieu au studio Chappell ? Oui, Gainsbourg nous avait donné rendez-vous devant ce studio. Yves nous a présentés à lui et Gainsbourg nous a dit bonjour et nous a serré les mains - il me semble qu'il portait un blouson de cuir, ce jour-là... Il me donnait l'impression de quelqu'un de très simple et sympathique, qui était habitué à ce que des équipes de tournage soient là, autour de lui, mais on ne s'est pas fait spécialement de politesses, nous avions surtout des relations professionnelles, comme avec tout acteur-« vedette » sur la plupart des tournages, d'ailleurs... Nous sommes allés dans une petite salle du studio et c'est là que Gainsbourg a soumis à Arthur Greenslade les chansons, que nous avons donc découvertes en même temps que Greenslade. Je me souviens que pendant que je les filmais, j'ai remarqué les quatre notes tirées de la « Symphonie du Nouveau Monde » de Dvorak. Là, dans ce passage, on voit à quel point la musique peut être une langue internationale, tellement Gainsbourg semble avoir du mal à s'exprimer en anglais, on se demande comment ils arrivent à se comprendre... Après cela, nous sommes retournés le soir même à Paris et, environ quinze jours plus tard, nous étions à nouveau à Londres, pour l'enregistrement.
Là, vous vous êtes encore retrouvés directement au studio ? Tout à fait. Nous avons dû nous y rendre dans la matinée, je crois, puisque les séances ne commençaient pas à neuf heures ou à dix heures, plutôt à midi... Entre temps, l'arrangeur, qui avait une oreille d'une rapidité de compréhension totale, avait écrit les partitions et convoqué les musiciens. Tout fier, il a fait découvrir à Gainsbourg les quatre arrangements, dont celui d'« Initials BB », qui était brillant, très rythmé, mais le trompettiste (qui avait un rôle très important dans la chanson) a joué une mélodie qui ne correspondait pas du tout à la « Symphonie du Nouveau Monde » et qu'on entend même dans le film ! Quand les musiciens ont fini, Gainsbourg a dit que c'était très bien, sauf qu'il y avait un détail qui ne collait pas : ces mesures de trompette. Donc, lui et Greenslade ont papoté, Gainsbourg lui a dit dans son anglais hésitant « Aïe ouante ime tou plaille ze Symphonie Of Ze Niou Ouerlde », il lui a alors fredonné l'air, et Greenslade a réécrit les notes sur la partition, apparemment sans trop savoir de quoi Gainsbourg parlait - à un moment, je me suis même carrément demandé s'il connaissait ce thème : après tout, il arrive qu'il y ait d'excellents arrangeurs-orchestrateurs qui n'ont absolument aucune culture musicale... C'est d'ailleurs le principal souvenir que je garde de ce film ! Vraiment, l'arrangement d' « Initials BB » est très réussi, mais il a été effectué selon les indications de Gainsbourg : dans la séquence avec Greenslade, on l'entend donner précisément les trois thèmes différents, qui sont assez riches.
On ne voit pas les visages des musiciens (ou alors fugitivement), vous ne montrez que leurs mains sur les instruments... Oui, parce que nous n'avons pas pu filmer l'orchestre, malheureusement : à un moment, Yves Lefebvre, catastrophé, est venu nous voir pour nous dire que c'était foutu, parce que les musiciens demandaient que la production leur double leur cachet - leur syndicat stipulait que s'ils apparaissaient dans un film, ils devaient être payés double tarif, ce qui n'était pas dans les moyens d'Yves ! Ils ont tout de même fait preuve de bonne volonté et nous avons réussi à négocier en disant que je n'allais filmer que des gros plans d'eux, ce que j'ai fait, pendant qu'ils répétaient les morceaux, ce qui a au moins permis d'évoquer cette séance. Ils étaient tous épaule contre épaule, séparés par des petites cloisons en verre, afin que les différents micros puissent bien capter leurs instruments. C'est d'ailleurs un peu à cause de notre « échec » avec cet orchestre qu'on a filmé en longueur Gainsbourg et les choristes, vu qu'on était assez dépités et qu'il nous restait pas mal de pellicule... On a filmé quelques bouts de « Ford Mustang », mais sur « Bloody Jack » et « Black And White », on a juste montré Gainsbourg et la choriste en train de chanter, je crois que les play-backs étaient déjà enregistrés...
A propos des choristes : vous m'avez dit avoir été étonné par le contraste entre leurs voix, très sirupeuses, et leur physique, très banal... Disons qu'on était tombés sur des dames tout à fait sympathiques, mais pas spécialement sexy et qui, ne sachant pas qu'elles allaient être filmées, n'avaient pas fait de frais de toilette particuliers, ce jour-là (rires)... Au moins, elles n'avaient pas posé de problème pour apparaître devant la caméra, peut-être parce qu'elles n'étaient pas syndiquées ! En plus, Gainsbourg était très sensible au côté sensuel du français dit avec l'accent anglais, et il en jouait beaucoup : sur « Bloody Jack », la fille avec qui il chante côte à côte disait « Le coeur de Bloody Jack / Ne bat qu'un coupe sur quatre » ! Son accent sur « Ford Mustang », c'est formidable, aussi, surtout qu'elle prononçait vraiment « Mustang » à l'anglaise, pas comme nous, qui disons « Mustangue ». C'est assez mortifère, comme chanson, « Ford Mustang » d'ailleurs : je crois qu'elle a été inspirée à Gainsbourg par Yves Lefebvre, qui conduisait une Ford Mustang...
Quand vous dites que ce film ne représentait que deux jours de tournage pour vous, vous voulez dire que les quatre chansons du 45-tours ont été enregistrées en une seule journée de travail ? Ah oui, absolument, mais il faut dire que les studios et les musiciens étaient très chers et que le professionnalisme de l'arrangeur et des musiciens était bluffant : ils n'avaient pas répété ou joué ensemble avant le jour de la séance ! Je crois que c'est d'abord la rythmique qui a été enregistrée, puis les violons. D'abord, dans la matinée, Gainsbourg a contrôlé l'enregistrement des play-backs, puis, dans l'après-midi, il a chanté. Quand on le voit avec le casque sur la tête (un plan que je trouve très beau), il chante en fait sur la bande qui a été enregistrée deux heures avant, à tout casser. Il avait du métier, du reste, parce qu'on ne l'entend pas du tout reprendre sa respiration en chantant, ou alors très, très peu. Le plan où on le voit sourire en écoutant « Initials BB » terminée est joli, aussi, parce qu'on sent combien il est content...
Ce film est certes très réussi, mais savez-vous pourquoi Yves Lefebvre n'a pas pu le sortir, à l'époque ? Je ne sais pas. J'ai supposé que c'était parce qu'Yves voulait faire un film complet sur cette séance d'enregistrement, mais comme il n'en avait pas eu la possibilité à cause des musiciens, il avait laissé tomber... En fait, je n'ai même pas assisté au montage du film et je n'en ai plus jamais entendu parler, sauf un jour où je suis allé avec ma femme rendre visite à un copain sur un tournage télé, aux Buttes-Chaumont : Gainsbourg était là, qui attendait son tour et il était assis sur le trottoir, en train de fumer une clope. Je me suis alors re-présenté à lui, il m'a dit qu'il se souvenait très bien de moi, et il m'a demandé : « Mais qu'est-ce qu'il est devenu, ce film ? » Je lui ai dit que je ne savais pas. Vu que je n'avais plus de nouvelles d'Yves Lefebvre, je n'avais pas grand-chose à lui répondre... Ce n'est qu'il y a quelques années que j'ai ré-entendu parler d'Yves, dont j'ai à nouveau perdu la trace depuis : il m'a appelé pour me dire qu'il avait retrouvé les bobines du film (dans sa cave, il me semble) et que celui-ci allait passer à la télé, dans le cadre d'une émission sur Gainsbourg. Peu avant, quelqu'un avait lu l'agenda de Gainsbourg et je crois que dans celui-ci, il y avait à la date de la séance d'enregistrement la mention « Tournage – Yves Lefebvre » et c'est comme ça qu'on l'avait contacté. Autrement, personne n'aurait jamais vu cela...
Donc, pour boucler le film, vous vous êtes rendus quelques jours après Londres chez les parents de Gainsbourg, avenue Bugeaud... Comme on n'avait pas pu filmer la séance d'enregistrement, Yves, très intelligemment, a eu l'idée de commencer le film par l'écriture des textes et de la mélodie d'« Initials BB ». Donc, je suis venu un soir en catastrophe avenue Bugeaud, avec deux lampes que j'ai accrochées au plafond, et Gainsbourg a ressorti ses manuscrits pour la caméra et pianoté ses quatre notes comme s'il venait de les trouver. On s'est dit que c'était bien de faire cette reconstitution, sans trop de « bidonnage »... C'était marrant, aussi, avec Gainsbourg, parce qu'il était tout à fait le fils qui vit chez ses parents, dans un petit appartement un peu vieillot... A un moment, il nous a montré une malle en nous disant : « Attention, ouh là, là, elle est fermée à clé ! Faut surtout pas que mes parents tombent dessus : si vous saviez ce qu'il y a là-dedans ! » On a supposé qu'elle contenait des livres ou des photos pornographiques... Le hasard a fait que ce soir-là, il était très pressé, parce qu'il attendait quelqu'un pour aller dîner et alors, la sonnette a retenti : c'était Pierre Grimblat, flanqué de... Jane Birkin ! Ca devait faire seulement la deuxième fois que Gainsbourg la rencontrait. Ce n'est que bien après, quand j'ai lu une interview d'elle, que j'ai su ce qui s'était passé lors de leur soirée... Un grand moment d'histoire !
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