Pierre Koralnik

La collaboration entre Serge Gainsbourg et Pierre Koralnik (qui ont été, précisons-le, des amis proches) a donné naissance à une des oeuvres audiovisuelles les plus marquantes des années soixante, à savoir la comédie musicale « Anna », véritable OVNI pelliculaire, qui n'a sans doute pas eu d'équivalent dans le patrimoine culturel de l'hexagone et qui a marqué plus d'un (télé)spectateur avec ses images et ses chansons, toutes très originales et novatrices pour l’époque. Depuis ce coup d’essai (et de maître), le réalisateur suisse né en France a gagné ses galons de cinéaste plus que d'avant-garde et il a même par la suite retravaillé avec Gainsbourg sur le film « Cannabis ». Il a ainsi très gentiment accepté de répondre pendant une heure à quelques questions, par téléphone.
Comment avez-vous connu Gainsbourg ?
Notre première rencontre s’est faite par le truchement de notre productrice Michèle Arnaud, qui a joué un rôle considérable dans la vie de Gainsbourg, aussi bien sur le plan musical que personnel, puisque c’est elle qui l’a fait démarrer au Milord l’Arsouille. J’avais fait la connaissance de Michèle Arnaud lors du festival de la Rose d’Or de Montreux, où j’avais gagné un prix : elle m’avait alors demandé de venir à Paris travailler pour elle sur l’émission « Ni figue, ni raisin ». Après avoir fait cette production, je suis resté à Paris, et elle m’a dit : « La personne que tu dois rencontrer, c’est Serge Gainsbourg. » Je le connaissais parce qu’il avait déjà fait certaines chansons importantes et parce que je l’avais vu sur scène en Suisse. J’avais également fait le script d’un film dans lequel il avait joué, « L’inconnu de Shandigor ». A Paris, Michèle Arnaud et moi nous étions rendus chez lui, près de la Madeleine : je me souviens que là-bas, il y a eu une grande scène de ménage entre lui, Michèle Arnaud et madame Gainsbourg, c’était assez rigolo, et on n’a rien pu faire, parce qu’on a pris la fuite. Et quelques jours plus tard, Michèle Arnaud m’a téléphoné et m’a dit : « Serge est à la porte, dans Paris : est-ce que tu peux l’héberger ? » Il est donc venu à la maison, boulevard Murat, et il est resté pendant un an. C’est là qu’on a travaillé à notre comédie musicale, « Anna », qui était très importante pour moi.
D'où vous était venue l'idée d'« Anna » ?
Je voulais faire une comédie musicale parce que c’était ce qui me plaisait à l’époque, même si c’était très difficile à implanter en France, où il y avait alors Michel Legrand et « Les parapluies de Cherbourg », et justement, c’était tout ce que je ne voulais pas faire : pour moi, c’était certes la continuité très honorable et talentueuse de la comédie musicale à la française, où l’on chantait du début à la fin tous les dialogues, mais j’étais surtout admirateur de la comédie musicale à l’américaine. C'était ce qui me plaisait, et j’essayais donc de trouver une forme de comédie musicale de ce type qui serait acceptée en France. Comme Michèle Arnaud était partante, elle l’a faite approuver par l’ORTF et par Pathé-Marconi, alors que c’était quelque chose de très nouveau et que ni moi, ni Gainsbourg n’étions très connus. D'ailleurs, à l'époque, il n'y avait pas tellement de gens qui étaient capables de reconnaître ses qualités !
Comment avez-vous travaillé au scénario ?
J’ai écrit d’abord une vague histoire et Michèle Arnaud a demandé à Jean-Loup Dabadie (avec qui j’avais déjà travaillé), s’il voulait faire les lyrics. Il a dit oui et quand Gainsbourg s’est mis à son tour dans le truc, il a estimé que ce n’était pas possible, qu’il ne pourrait jamais écrire les musiques sur des textes pareils. Donc, c’est lui qui a fini par écrire les lyrics aussi, et ça a été un petit peu compliqué avec Jean-Loup, qui a eu du mal à l’accepter, mais ça s’est passé comme ça. Il reste quand même dans le film quelques dialogues non chantés qui sont de lui...
Gainsbourg travaillait alors en collaboration avec Michel Colombier : comment s'entendaient-ils ?
Oh, très bien, mais vous savez, Serge Gainsbourg est quelqu’un qui s’est toujours bien entendu avec tout le monde ! Quand une discussion tournait à l’engueulade, par exemple, il ne restait pas longtemps dans les parages et il allait voir ailleurs, en attendant que ça se calme. Michel Colombier habitait pas très loin de chez moi, il était déjà un arrangeur assez connu à l’époque et très professionnel, mais il était tout de même un peu interloqué par la façon dont on prenait ça et dont on travaillait. Gainsbourg ne savait pas écrire les notes ou faire l’orchestration : c’étaient les paroles qui venaient en premier lieu, la musique venait après, il pianotait un peu, il donnait la mélodie, l’orchestrateur venait, écoutait et écrivait les orchestrations à partir de ça. Mais Serge n'avait aucune prétention non plus, il écrivait en se foutant de savoir qui allait faire quoi, il n'avait rien d'un boutiquier, son métier était de faire des chansons pour les gens. Par contre, il contrôlait tout : curieusement, malgré toutes les différentes collaborations, c’était toujours sa marque, sa façon à lui qu'on entendait à la fin.
Comment se sont déroulées les séances d'enregistrement de la bande originale ?
J’ai fait tous les enregistrements avec Serge. Le problème, c’était la manière d’enregistrer Jean-Claude Brialy, qui ne chantait pas très juste. Avec Gainsbourg, on lui a donc fait une sorte de « double voix », enregistrée simultanément ou en double piste, qui permettait à Brialy de garder ce qu’il y avait de personnel dans sa voix et sa façon de dire les choses : presque sur toutes les chansons, sa voix était secondée (secourue, presque) par celle de Gainsbourg. Si vous écoutez bien le disque, vous remarquerez dans la voix une sorte de profondeur, qui permettait à Serge de chanter juste et qui n’existait pas dans celle de Brialy. Comme Anna Karina, elle, a une très grande voix de chanteuse, il fallait faire avec elle juste le contraire.
Pour quelle raison Marianne Faithfull et Eddy Mitchell ont-ils participé à ce film ?
Disons que comme tout cela était lié à certains petits impératifs « commerciaux » et comme l’aventure semblait bien périlleuse et « avant-gardiste », il nous fallait quand même une certaine sécurité, et c’est donc pour ça qu’on a pris une guest-star en la personne de Marianne Faithfull. A ce moment-là, elle devait faire un disque en France et c’est comme ça que Serge lui a proposé cette chanson, « Hier ou demain », qu’elle a faite, et avec beaucoup de grâce, d’ailleurs. On s’est très bien entendus, même si elle était un peu une pièce rapportée, en fait. Son compagnon de l’époque, Mick Jagger, est venu à Paris pour la première du film. Eddy Mitchell, lui, était là parce qu’on voulait dans le casting quelqu’un qui soit issu de la variété française, et comme il était d’accord pour faire quelque chose d’autre que ce qu'il faisait d'habitude, ça collait.
Quel souvenir le tournage vous a t-il laissé ?
Le tournage était compliqué, assez nouveau pour tout le monde et assez excitant. On filmait en extérieurs, dans les rues de Paris : on avait une installation complexe, avec des magnétophones et des hauts-parleurs qui développaient la voix de manière très bruyante et il fallait que les chanteurs fassent leur play-back là-dessus. Comme tout était dans le réel et comme il y avait donc tous les inconvénients et les avantages de la réalité, c’est comme ça qu’on procédait, ce qu’on ne ferait plus aujourd’hui...
Les chorégraphies sont signées Victor Upshaw : celle du générique d'ouverture est mémorable.
Oui, il y avait beaucoup de gens très doués parmi ses danseurs. Pour cette scène, c’était mon idée d’avoir une sorte de mur des lamentations en action painting, un procédé qui était très en vogue à l’époque.
Quel était votre style de vie et celui de Gainsbourg pendant cette réalisation ?
Eh bien, on allait tous les soirs chez Régine, on rentrait assez tard et dans la journée, on travaillait. Comme c’était quelque chose de nouveau pour lui, je l’ai poussé dans toutes les directions, les unes après les autres. J’aime beaucoup sa séquence dans « Anna », ce dialogue chanté entre lui et Brialy autour du texte de Bossuet : c’était ce genre de choses qui nous plaisait, mais même dans cette comédie musicale, on était tributaires de la forme couplet-refrain-couplet de la chanson française, on ne pouvait donc pas faire plus que ce qui était imaginable.
Le film a été la première production en couleurs de la télévision française, mais quand il a été diffusé pour la première fois, l'écrasante majorité des téléspectateurs l'a vu en noir et blanc...
Oh, à l’époque, on s’en fichait complètement. On ne pouvait pas le sortir au cinéma parce que ce n’était pas conforme aux réglementations de l’époque en vigueur à l’ORTF, mais on nous a permis de le montrer dans un circuit parallèle, celui des maisons de la culture, et ça, c’était assez intéressant, parce qu’il y avait des discussions après...
Jusqu'à présent, il n'a pas été édité en DVD, sauf au Japon...
Oui, là, c’est un problème, parce que les droits appartiennent maintenant à l’INA et je ne sais pas ce qu’ils veulent faire. Je l'ai revu il n'y a pas longtemps, à l'occasion d'un festival, et j'ai constaté que les images étaient encore très fraîches, qu'elle ne s'étaient pas démodées. Aujourd'hui, le public jeune est très amateur du film et on le diffuse un peu partout.
Quelques jours avant la diffusion d'« Anna », Gainsbourg est apparu dans une émission de télévision à laquelle vous étiez associé, « Dents de loup, dents de loup ».
C’était aussi une production de Michèle Arnaud, je faisais la réalisation et Jean-Pierre Spiero était mon assistant. C’était bien amusant, mais il n’y a eu qu’un seul numéro, ils ont arrêté parce que ça ne leur plaisait pas. Là, ce qui m’intéressait, c’était de montrer qu’on pouvait faire en studio et en vidéo une forme d’image qui ne serait pas l’image léchée qu’on avait l’habitude de voir aux débuts de la vidéo en France. Je voulais créer des images qui étaient faites avec très peu de lumière, un peu brutes, qui avaient du grain, et c’est ça qui n’a pas beaucoup plu.
En 1970, Gainsbourg et Jane Birkin jouent dans « Cannabis », votre premier long-métrage pour le cinéma... Vous en avez parlé dans le DVD du film, donc, si vous pouviez le résumer juste en quelques mots (histoire de ne pas léser les acheteurs)...
Oh, c’était un patchwork de différentes choses : il fallait qu’il y ait un petit peu de ci, un petit peu de ça, dont un clin d’œil à la comédie musicale américaine, notamment. Comme en France, seule Marilyn Monroe était connue du grand public dans ce domaine, on a donc fait un hommage avec la scène de la « fausse Marilyn ». Le film n’a pas eu un gros succès en France, mais curieusement, il a très bien marché au Japon.
Vous n'avez pas cherché à retravailler ensemble, ensuite ?
Si. On a essayé de faire pour le cinéma une vraie comédie musicale basée sur un texte appelé « La fête » et qui racontait un peu les aventures amoureuses de Francis Scott Fitzgerald et de sa femme sur la Côte d'Azur. On avait voulu vendre ce projet aux Américains, qui étaient très intéressés, mais ça n'a pas marché, et donc, chacun a fait autre chose.
Que pensez-vous des films de Gainsbourg en tant que réalisateur ? Les avez-vous vus, déjà ?
Pas tous. Evidemment, il y a dedans une grande attention esthétique, qui a toujours été une des préoccupations de Gainsbourg. Il avait beaucoup d'admiration pour les gens du cinéma et c'est pour ça qu'il avait choisi un chef-opérateur comme Willy Kurant, qui était encore en vogue à l'époque. Pour ce qui est des histoires, il y a des moments magnifiques et très intenses, mais le jeu d'acteurs est assez loose, pas très suivi, chacun fait ce qu'il veut. En fait, Serge ne savait pas diriger, lui-même n'était pas très bon acteur, il faut dire : quand il devait jouer quelqu'un d'autre que lui-même, ça ne marchait pas. Dans « Cannabis », par exemple, on voit qu'il est un tout petit peu gêné, que ce n'est pas son truc, mais je l'ai vu beaucoup plus mauvais dans d'autres films ! Là, je trouvais que ça allait si on voulait en faire un gangster un peu particulier, pas « professionnel »... En plus, il n'arrivait pas à se départir d'une forme de conscience critique vis-à-vis de tout ce qu'il faisait. Mais il y a aussi une grande atmosphère dans ses films, et quelque chose qu'on ne retrouvait pas d'habitude chez les autres...
© Fred Régent - Interview réalisée en Octobre 2008 pour TDC.com
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