Il y a parfois des jours pleins de surprises et celui d'une rencontre avec le réalisateur de télévision Pierre Desfons est de ceux-là. Ancien camarade de promotion à l'IDHEC d'autres barons du petit écran comme Pierre Koralnik et Jean-Pierre Spiero, il a à son palmarès quelques-uns des moments de télévision française les plus mémorables, ayant notamment travaillé sur « Tilt Magazine » et « Droit de réponse » et sur de très nombreux documentaires - résumer sa carrière serait presque impossible... Le regard bleu horizon, le cheveu blanc et le sourire toujours sincère, l'homme qui a fait avec Gainsbourg il y a plus de vingt-cinq ans l'excellent téléfilm « Enquête sur une vie d'artiste » s'avère d'entrée de jeu charmant et ouvert et accepte devant un café de raconter son Gainsbourg, ou plutôt son Gainsbarre, qu'il a sans doute mieux connu que Gainsbourg et sur lequel il a fourni avec son téléfilm un fascinant document.
A quand remonte la première fois que vous avez filmé Gainsbourg ?
Vous étiez aussi un des réalisateurs de « Tous En Scène », un programme dont Gainsbourg a fait quelques-uns des beaux jours...
Oui, c’était un peu le parrain de cette émission, il était souvent notre invité... On était quatre metteurs en scène dessus : moi, Robert Bober, Claude Ventura et Maurice Dugowson, avec qui j'ai également fait « Droit de réponse », plusieurs années plus tard. On avait commencé avec Michel Colombier comme chef d’orchestre et quand Colombier est parti aux Etats-Unis, c’est Gainsbourg qui nous a dit que nous devions nous adresser à Jean-Claude Vannier pour reprendre sa place. D'ailleurs, je suis devenu très ami avec Jean-Claude, par la suite.
Au tout début de 1982, donc, vous tournez avec Gainsbourg « Enquête sur une vie d'artiste »... Qui était à l'origine de ce projet ?
Je voyais alors beaucoup Catherine Barma. On a eu l’idée de faire des portraits imaginaires de « grands » de la chanson. Elle était très copine avec Pierre Lescure. Lescure était à ce moment-là en charge des divertissements et variétés sur Antenne 2 : il a très vite donné le feu vert et c’est comme ça qu’on a pu faire ce téléfilm. Après, j’en ai même fait un autre sur le même modèle avec Jacques Dutronc, qui s’appelait « La nuit d’un rêveur », où Gainsbourg apparaissait aussi, mais très brièvement.
Comment avez-vous travaillé avec lui, à cette occasion ?
Eh bien, j’ai vu longuement Serge, rue de Verneuil, je lui ai tout expliqué, et il a tout accepté sans aucun problème. On a tout fait en 16-mm (pas en vidéo !), avec un grain de cinéma : on était sur la même longueur d'ondes pour ces choses-là. J'ai beaucoup joué sur la photo, en travaillant avec un photographe de plateau qui s'appelait Jérôme Prébois, c'est lui qui a fait tous ces clichés en noir et blanc qui servent de liaison ou qui participent à l'action, je tenais beaucoup à ces ponctuations par la photo...
Au générique, vous êtes crédité comme seul scénariste.
Oui, c'est écrit par moi, enfin, si on peut appeler ça « écrit »... Les dialogues et réflexions de Serge venaient aussi bien de lui que de moi. Mon idée, simple, était de faire faire une enquête sur Gainsbourg par Gainsbarre et un « fouille-merde », comme il dit, qui est joué par Gérard Lanvin. C’était en fait un prétexte pour opposer Gainsbourg à Gainsbarre et faire par la même occasion une petite rétro sur la vie de Gainsbourg.
Pourquoi avoir fait appel à Gérard Lanvin, justement ?
Parce que je l’avais rencontré je-ne-sais-plus en quelle occasion et que j’aimais bien cet acteur. Quand je lui ai parlé de Gainsbourg, il m’a dit tout de suite : « Ah, oui, Gainsbourg, j’adore, j'adore ! Je le fais ! » Je crois qu’ils s’étaient déjà vus (peut-être chez Coluche), mais là, j’ai quasiment fait les présentations. Dans le téléfilm, ses dialogues sont très peu de chose : il cite juste des vers de chansons ; en tout cas, il en ramène pas du tout, et il a été adorable.
Quelle était à peu près la vie de Gainsbourg, à ce moment-là ?
Il était dans une période où il n’était pas bien, il avait beaucoup de problèmes avec Bambou, qui, elle-même, était particulièrement mal à cette époque-là, même si je trouve qu'elle n'a jamais été aussi belle que dans ce téléfilm : dans la séquence où elle est prise en photo, elle est absolument splendide... Bambou est une personne rare, adorable, comme beaucoup de gens qui ont été blessés par la vie et qui ont eu une enfance difficile. J’ai beaucoup de respect pour elle et je crois que Serge a eu de la chance avec cette fille, parce qu'on ne peut pas du tout dire qu’elle le menait par le bout du nez ! C’était une enfant devant lui, même si c'était plutôt une enfant un peu... perverse. Sur le tournage, mon assistant, qui était alors un jeune homme pas trop au fait de certaines choses, était pratiquement en charge d’elle, il devait donc parfois aller la dégotter dans des endroits pas possibles et il était complètement effaré par les gens qu'il pouvait trouver en sa compagnie. Serge, lui, faisait semblant de ne pas savoir qu'elle se droguait - il le niait, presque, il disait tout le temps qu'elle était juste « malade » - et surtout, il buvait énormément : comme on commençait les tournages très tôt, en général, on se donnait rendez-vous à huit ou neuf heures du matin dans un café, et là, il prenait d’abord une Suze, puis, il faisait des mélanges insensés…
Dans quels endroits avez-vous filmé ?
L’essentiel a été tourné à la galerie Vérot-Dodat, un endroit que je connaissais bien, et Serge aussi, parce que c’était tout près d’une boîte de production et de montage où on avait l'habitude de travailler. On a d’abord filmé près du pont de Bir-Hakeim (là où Lanvin photographie Serge), puis au bassin de l’Ourcq... Là-bas, il y a une scène dans un ancien atelier d'artistes, un loft, avec un sol en lattes de bois clair. C'est là qu'il y a un long travelling vers lui et où il dessine cet autoportrait, à la plume – je ne connais d'ailleurs pas d'autre document filmé où on le voit dessiner. La salle de billard, elle, se trouvait près de la gare Saint-Lazare.
Combien de temps a duré ce tournage ?
Une quinzaine de jours, parce qu'il y avait pas mal de lieux, et on se déplaçait beaucoup dans Paris... Ca se passait en plein hiver, ce qui n'empêchait pas Serge de rester sapé de la même manière, avec son blazer, sa chemise militaire kaki et ses Repetto, mais c'était sa tenue habituelle : même quand il sortait la nuit, il était habillé comme ça... Il était encore en plein dans sa période reggae, il venait même d'avoir un disque d'or pour la première fois.
Etes-vous passé par des endroits où il était souvent fourré ?
Je l'ai fait un peu, mais complètement en-dehors du film. On n'a pas tourné chez lui, par exemple, ni au Palace ou à l'Elysée-Matignon...
La scène où on le voit jouer « Smoke Gets In You Eyes » au piano n'a pas été tournée à l'Elysée-Matignon ?
Non, c'était dans un bar pas loin des Champs-Elysées, rue Lincoln, je crois, où il n'allait jamais, d'habitude. Je voulais un endroit où il ne soit pas seul, où on puisse mettre pas mal de gens et où il y avait un piano, un endroit qui fasse très café « cosy » ou boîte un peu chicos.
Pourquoi les figurants portent-ils des masques, à un moment, lors de cette scène ?
Parce que Serge dit que « Smoke Gets In Your Eyes » était la chanson préférée d'Eva Braun et j'avais donc voulu rendre la scène un peu grave, un peu « limite ». J'ai d'ailleurs filmé une séquence qui venait juste après celle-ci, mais que je n'ai pas montée et où on le voyait chanter « Rock Around The Bunker » en play-back.
Et la séquence avec « Lola Rastaquouère » ?
Là, c'était à la Scala, une boîte énorme, rue de Rivoli, dont on parlait beaucoup à l'époque. C'était pratique, parce qu'on avait pu avoir ce lieu entièrement pour nous. On y voit une fille noire, Fiona, qui danse sur l'immense piste : elle apparaît aussi au début, dans le loft.
Evidemment, on voit aussi dans ce film les deux personnes qui ont peut-être le plus compté au monde pour Serge : Jane et Charlotte.
Ah, avec Charlotte, c'était magnifique. Elle avait même pas onze ans... On la voit d'abord jouer à la marelle devant le passage Vérot-Dodat, puis il y a ce petit cours de piano que lui donne Serge, et qui est absolument délicieux. Là, on voit qu'il fond devant elle. Devant Jane aussi, il fondait : le regard qu'il y a entre eux quand on la voit apparaître et entrer dans son bureau, ce n'est pas feint, et elle est très belle...
Leur rupture n'était pourtant pas si lointaine...
Il s'en est remis difficilement - s'il s'en est remis !
Quand il analyse pour votre caméra le tableau de Cranach, c'est beau, aussi...
Oui, il adorait cet artiste. Pour lui, la femme selon Cranach, c'était la femme idéale, la plus belle, avec une bouche merveilleuse, un regard sublime, presque pas de seins, et une gestuelle très douce. D'ailleurs, ce n'est pas pour rien que j'ai mis dans le montage un plan de Bambou conçu d'après ce tableau, avec la pomme dans la main.
Il y a aussi ces moments où il lit du Picabia au Café de Flore et du Lautréamont pour Bambou...
Picabia, c'était lui qui voulait en parler. Lautréamont, c'était moi. Moi aussi, je suis très fan du dadaïsme... C'était d'ailleurs une des choses qui nous avaient rapprochés.
Y a-t-il eu pour ce téléfilm des idées que vous n'avez pas pu concrétiser ?
Non. Comme je vous l'ai dit, Serge était d'accord sur tout. J'ai quand même un léger regret : un jour où on tournait au passage Vérot-Dodat, Catherine Deneuve est apparue, comme ça - elle était venue acheter des poupées anciennes dans une boutique. Comme elle a vu ce qui se passait, elle est allée parler à Serge sur le plateau, ils se sont alors mis un peu à l'écart, et ils ont rigolé. Je n'ai pas osé lui demander si elle accepterait de participer elle aussi, mais comme moi, je suis très « mise en scène », j'aurai eu besoin des lumières, des techniciens, du maquillage, ça aurait pris un petit peu de temps et j'étais pas du genre à demander au caméraman s'il pouvait faire un plan de ces deux-là en douce... Mais elle était absolument charmante et toute l'équipe était enchantée de la rencontrer. Avec Serge, il y avait souvent des moments comme ça...
Deux de ses interprètes apparaissent tout de même, dans le film : Jo Lemaire, d'abord...
C’est lui qui a demandé à ce qu’elle participe et qu'on entende sa version (superbe) de « Je suis venue te dire que je m'en vais ». C’est d’ailleurs une des plus belles scènes du téléfilm, d'après moi. Ca se passait dans une gare désaffectée. Il arrive de très loin derrière elle, longe un wagon, monte sur le quai, s’appuie contre un poteau et l’écoute...
Et il y a Diane Dufresne avec « Suicide »...
Là, je crois que c’est moi qui l'ai suggérée, vu que j’étais alors toujours au courant de ce qui faisait dans le monde de la musique et que je savais qu'elle allait sortir une chanson dont Serge avait écrit les paroles... Avec elle, ça s’est fait en moins d’une journée. Elle était très drôle, vraiment excentrique, comme elle pouvait l’être à l’époque. Elle était venue avec plusieurs personnes comme elle, un peu « jetées », mais elle faisait tout ce qu’on lui demandait sans aucun problème, et elle n'a rien remis en cause, vu que c'était Serge...
Aviez-vous eu facilement accès aux images d'archives que vous avez incluses dans votre montage ?
Oui. A l'époque, ce n'était ni compliqué, ni cher. Si je refaisais une émission comme celle-là aujourd'hui, ça serait un poste beaucoup plus lourd dans le budget.
Pour la fin du film, vous avez réussi à le faire se raser et à enfiler un costume, quand même !
Ah, là encore, ça n'a posé aucun problème. La seule chose qu'il n'a pas voulue, toutefois, c'est le noeud papillon !
Vous semblez beaucoup le regretter...
Oui, énormément. Ses dernières années, où il était malade et fragile et où il se détruisait de plus en plus, m'ont pas mal affecté, parce que Serge était un être adorable, amical, toujours gentil et d'humeur égale, un gentleman... Dans les rapports de travail comme dans la vie de tous les jours, c’était quelqu’un de très agréable, qui était entouré de gens charmants, avec lesquels c'était super de tourner. Et ses femmes l'aimaient beaucoup... Evidemment, quand il avait trop bu, il pouvait parfois dire des énormités, mais pour ce qui est des relations humaines, c’était vraiment très agréable de travailler avec lui et je me flattais d’être son ami, parce que je l'ai souvent vu à une époque, et même à peu près six mois encore après le tournage du film : le seul problème, c’est que je n’arrivais pas à le suivre, puisqu’il buvait beaucoup.
D'où sa conclusion, terrible, dans votre téléfilm : « Gainsbourg se barre et Gainsbarre se bourre »...
Ah, c'était vraiment ça, à l'époque. Il se fuyait lui-même, d'une part avec l'alcool et d'autre part (et c'est paradoxal, mais en rapport avec ce que je viens de vous dire) avec sa gentillesse : là, c'était pour lui une façon de se retrancher, finalement, de ne pas trop se livrer. Ca le protégeait un peu ; de la sorte, on ne l'emmerdait pas. Mais « c'est ça, l'histoire ! », comme il disait souvent... C'est ça, l'histoire...
Je l’avais filmé en 67 pour un show télé en noir et blanc, une sorte de comédie musicale où on le voyait chanter « Dr Jekyll et Mr Hyde » - j’ai d’ailleurs repris un extrait de ce show dans les images d'archives d'« Enquête sur une vie d’artiste »... Comme Gainsbourg lui-même et d'autres réalisateurs (dont Jean-Christophe Averty), j'ai été découvert par Michèle Arnaud, qui m'a fait faire mes premières émissions, dont « Tilt Magazine ».