Nous avons 633 invités et 3 membres en ligne

Forum

Agenda

Petites Annonces

Galerie Photos

Livre d'or

Michel Gaudry


Même s'il n'a côtoyé Serge Gainsbourg que durant une période assez limitée de sa (longue) carrière, le contrebassiste Michel Gaudry reste étroitement associé à quelques-unes de ses plus grandes chansons, en l'occurrence celles de l'album « Confidentiel », chef-d'oeuvre absolu et impérissable où lui et Elec Bacsik, guitariste mythique (de la trempe d'un Django Reinhardt, ni plus, ni moins) firent merveille. Ensemble, ils accompagnèrent aussi Gainsbourg sur la scène du théâtre des Capucines, quand le chanteur alla y défendre, tant bien que mal, certaines de ces chansons et Michel Gaudry fut même à nouveau de l’aventure quelques mois plus tard pour « Gainsbourg Percussions ». Hommage à un trio magique et éternel...

 
A quand remonte votre rencontre avec Gainsbourg ?
Je crois que c’était en 1963 : je travaillais alors au Mars Club, où je jouais au sein de l’Art Simmons Trio, avec plusieurs guitaristes, dont le dernier fut Elec Bacsik. Ca se passait en fait vers la fin du Mars Club, puisqu'il a fermé peu après. C'était un endroit extraordinaire, plus intime que le Blue Note, où on pouvait voir toutes les célébrités, comme Duke Ellington ou Oscar Peterson, qui s’y rendaient après leurs concerts, ou Bardot, quand elle était fiancée avec Sacha Distel…


Comment Gainsbourg vous a-t-il recrutés, vous et Elec Bacsik ?
A l’époque, Gainsbourg était encore pianiste de bar, mais surtout pour s’amuser. On le voyait en fait se pointer au Mars Club après son « travail ». Comme c’était un grand amateur de jazz, il traînaillait là et il nous écoutait. Un soir, il est venu nous voir jouer, puis il nous a parlés. Là, il nous a offert un verre et nous a dit qu’il avait quelque chose à nous demander. Moi, je ne le connaissais pas, je ne savais pas ce qu'il faisait, ni qui il était. Il nous a alors dit qu’il avait fini de faire de la « bonne » chanson qui ne marchait pas et qu’avant d’entrer dans le « système », il voulait faire un dernier disque qu'il aime, un disque de jazz, un disque qui soit vraiment pour lui la petite perle, et simplement avec deux musiciens. Comme il nous aimait beaucoup, il voulait que ce soit nous, car il nous avait entendus en trio guitare-contrebasse-piano avec Art Simmons et il voulait que ce soit « confidentiel », c'est-à-dire juste avec une guitare et une contrebasse. Donc, on s’est mis d’accord et peu après, on a joué avec lui en public, au théâtre des Capucines, une petite salle.


Un de ces concerts aux Capucines est désormais disponible en CD ?
En fait, ça avait été enregistré pour une radio, dans le cadre d'un programme qui s'appelait « Les mardis de la chanson ». Il y a à peu près quinze ans de ça, j'ai reçu un coup de téléphone d'un garçon nommé Michel Siros, qui m'a dit : « On s'est connus au théâtre des Capucines, on a enregistré le concert, j'ai les bandes. Seriez-vous d'accord pour faire un disque ? Je vous propose telle somme... » J'ai dit oui, et c'est comme ça que c'est parti.


Dans quelles conditions se sont déroulés ces concerts ?
Eh bien, Gainsbourg se tenait devant son micro, au bord de l'estrade. Nous, on l'entourait : moi, j'étais à gauche, debout, et Elec à droite, assis. Notre osmose était incroyable : pas de batterie, pas de piano, tout en finesse. Mais les gens se moquaient de Serge. Par exemple, juste devant lui, il y avait une rangée de petites mémères bien propres et poudrées. Pendant qu'il chantait, l'une a dit à sa voisine : « T'as vu les oreilles qu'il a ? » Ca, je l'ai entendu, et lui aussi, et ça l'a dégoûté à jamais de la scène, il ne l'a pas digéré. A la dernière, Gainsbourg nous a emmenés souper dans un restaurant place de la Madeleine. Il y avait lui, sa femme, moi et Elec. Lui et sa femme avaient l’air d’être un couple très sympathique, mais sans plus. C'est là qu'il nous a dit : « Avant, j’avais une 2-Chevaux, maintenant, je veux conduire une Rolls ! » Et quelques jours après, on est allés enregistrer.


Quels sont vos souvenirs des séances de « Confidentiel » ?
On n'avait aucune idée ou presque de ce qu'on allait faire, mais du côté de Serge, tout était prêt, il avait écrit les chansons. On est restés au studio DMS une journée entière, du matin jusqu’au soir, on a enregistré en direct. Juste avant, il s’était mis au piano, debout, pour nous montrer les chansons, qu'il nous a chantées. Les mélodies étaient jolies, et pas difficiles, en plus. Comme ça, Elec et moi l'avons regardé jouer et on a fait les arrangements ensemble - tout a été fait en collaboration. C'est ainsi que sur « Chez les yé-yé », pour rappeler les sons de batterie, j'ai joué avec un archet, j'ai même été le premier à faire ça en France : j’ai tapé sur les cordes côté bois de l’archet (en classique, cela s’appelle con legno, je crois). A un moment, Serge a dit à Elec qu'on allait enregistrer « La saison des pluies », une chanson dont Elec avait fait la musique pour lui-même autrefois : très belle mélodie, sur laquelle Serge a rajouté de très belles paroles... Là, c'était un peu le côté « juif d'Europe centrale » de Serge, avec quelque chose de mélancolique, car c'est pas la joie sur « Confidentiel »... En plus, ce disque n'a pas marché.


Pourquoi Gainsbourg n'a t-il pas joué de piano pour l'album ?
Tout simplement parce qu'il n'était pas capable de jouer avec nous : lui-même l'a avoué. C'était certes un bon pianiste, mais pas un virtuose, il savait juste où il mettait les doigts, quoi... Bien sûr, il avait été pianiste de bar, aussi, mais quand il jouait, c'était grosso modo surtout pour interpréter « My Funny Valentine »... En plus, Bacsik remplaçait aisément un piano et avec moi derrière, bien solide, pas besoin de batterie, voilà.


Quels étaient les rapports entre vous, Bacsik et Gainsbourg ?

Oh, nos rapports étaient bien, sympas, mais on n'était pas du genre à se taper dans le dos non plus. C'est pour ça aussi que j'aimais Gainsbourg, parce que c'était un homme intelligent, instruit, bien élevé, avec beaucoup de talent, mais aussi avec beaucoup de retenue, de classe et de charme. Même s'il n'était pas beau, il plaisait aux femmes : avec elles, c'était un magicien, ça se voyait, oh, là, là ! Barbara aussi avait beaucoup de classe, d'ailleurs.

 

En décembre 63, vous vous produisez à nouveau ensemble, au Milord l'Arsouille, et là, c'est le bide total...
Ca, je ne m’en souviens pas, très franchement. Je me suis produit au Milord avec plein d’artistes et certainement avec Gainsbourg, mais j’ai fait tellement de trucs dans ma vie que je ne peux pas m’en rappeler...


Quelques mois plus tard, en mars 64, vous êtes filmés chez ses parents par la télévision belge et on vous voit jouer ensemble, tous les trois, sur le standard « All The Things You Are »...
Oui, mais je n'ai pas vu ses parents, ils n'étaient pas là. Je me souviens des peintures de son père, aux murs... Le réalisateur avait demandé à Serge s'il ne pouvait pas jouer avec nous un morceau de jazz, c'était pas plus difficile que ça. En dehors de la séance de « Confidentiel », c'est le seul moment où je l'ai vu jouer du piano en notre présence. C'était sympathique, voilà. Il aimait ça, mais il savait qu'il n'était pas un pianiste de jazz.


Et cette chanson pour le film à sketches « Les plus belles escroqueries du monde », « Escroc » ?
Je ne m'en souviens pas non plus, mais j’ai écouté le CD que vous m’avez envoyé et c'est certainement moi qui joue dessus ; en tout cas, j'y reconnais bien la patte d’Elec Bacsik. En plus, c'est tout à fait dans la lignée de ce qu'on avait fait sur « Confidentiel ».


Qu'avez-vous fait juste après avoir fini de travailler pour Gainsbourg ?
En 65, Bacsik et moi avons tourné deux mois pour Nougaro et après, on s’est retrouvés sur les disques de Jeanne Moreau...


Jeanne Moreau… Il n'y aurait pas eu quelque chose entre elle et Gainsbourg ?
Non, je ne crois pas. C'est plutôt entre Elec Bacsik et Jeanne Moreau qu'il y aurait eu quelque chose (rires) ! Car Elec était un tombeur, qui faisait pleurer les dames, un bel homme aussi, costaud, avec un fort accent slave, et qui avait un coeur d'or. Il avait quelques années de plus que moi et Serge. Il était né en Hongrie, mais il avait combattu dans l’armée américaine à la fin de la guerre. Il aimait la dive bouteille et la bonne bouffe, et ainsi, il était souvent « chargé » (en bon tzigane, quoi !), mais c’était surtout un vrai musicien, qui jouait tout aussi bien de la guitare que du violon, du violoncelle, de la contrebasse (et même du piano !), et qui était un excellent arrangeur. Il faisait tout ce qu'il voulait à la guitare ! Dans les années 70, il est parti vivre aux Etats-Unis, il a beaucoup travaillé à Las Vegas, puis, il est parti au Canada, où il est mort. Pour moi, c'était le meilleur guitariste de jazz en France, mais il a été décrié, sous-estimé. Certains musiciens français un peu trop jaloux n'ont pas été très sympas avec lui.


Avant l'interview, vous m'avez dit que vous jouez sur « Gainsbourg Percussions », mais aucun musicien n'est crédité sur la pochette. On dit le plus souvent que c'est Pierre Michelot qui jouerait...
Oh, les pochettes de disques ! Mais combien de fois y ai-je vu mon nom mal orthographié, ou carrément un autre nom écrit à la place du mien ? En tout cas, Pierre Michelot ne joue pas sur « Percussions », à moins qu'il y ait eu des trucs rajoutés entre temps, mais ça m'étonnerait. Néanmoins, je me rappelle qu'un jour, suite à une erreur de commande d'Alain Goraguer, Michelot et moi nous sommes retrouvés tous les deux à une séance, où nous avons joué ensemble : ça faisait donc deux contrebasses ! Je ne me souviens pas si c'était lors des séances de « Percussions », mais ce serait fort possible... Le plus souvent, c'est Michelot que Goraguer appelait d'abord et s'il n'était pas libre, Michelot m'appelait pour que je le remplace. D'ailleurs, il arrivait souvent que le nom de Michelot soit marqué sur les feuilles de séances parce que c'était lui qui était prévu à l'origine, alors qu'il ne jouait pas sur le disque. Moi, Michelot et Guy Pedersen étions les trois bassistes les plus demandés en ce temps-là. Dans cette séance pour « Percussions », on a dû faire quatre titres en une journée, et je suis sur les quatre. Le batteur, c’était Armand Molinetti. Pour « Couleur café », il fallait un son de maracas : Molinetti a donc pris une grosse boîte où on entreposait les bandes enregistrées, il y a mis de la mitraille, de la monnaie, quoi, et c’est comme ça qu’il a obtenu ce son. Sur « Coco And Co », quand Gainsbourg chante « A la basse çui qui croquenotte / C'est l'éther, lui, qui lui botte », c'est à moi qu'il fait un clin d'oeil, même si j'ai jamais touché à rien comme drogue, et c'est pour ça que je suis encore là, d'ailleurs (rires) ! Par la suite, j'ai beaucoup travaillé avec Alain Goraguer, un homme adorable, avec beaucoup de talent. J’ai joué sur « Les sucettes », aussi : je vois encore France Gall, petite mignonnette, au studio Barclay, avec son père en cabine...


Sur « Percussions », tout ou presque est en fait pompé sur un disque de Babatunde Olatunji. C'est de notoriété publique, maintenant.

Sûrement. Mais ça, Michel Legrand (par exemple) l’a fait aussi ! « Les moulins de mon cœur », il l’a piqué à un jeune vibraphoniste américain : c’est Oscar Peterson, qui avait enregistré ce morceau sous un autre nom, qui me l’a dit.

 

 

Avez-vous revu Gainsbourg, après ?
Oui. Une fois, un garçon faisait une thèse pour entrer à l’ORTF, il devait faire des interviews et il m'avait choisi comme sujet. Il avait donc commencé par interviewer Nougaro et Barbara, des gens pour lesquels j'avais joué. Après, il a demandé à Gainsbourg s’il pouvait l’interviewer à son tour, mais avec moi, et c’est comme ça qu’on est allés un matin ensemble rue de Verneuil. Ce jour-là, Serge a dit de moi que j’étais le seul bassiste qui jouait juste, en faisant allusion à celui de Brassens (rires)... A cette occasion, je lui avais demandé s'il pouvait m'aider à faire un disque de jazz que je souhaitais enregistrer en trio autour de ses musiques. Il m'a dit « aucun problème », mais les mois ont passé et rien ne s'est produit. Il m'a dit aussi qu'il en avait un peu marre de la chanson et qu'il comptait se remettre à la peinture. Autrefois, il avait détruit toutes ses toiles parce qu'il ne se sentait pas assez talentueux.


Vous vous étiez donc retrouvés bien avant une certaine soirée au club du Ritz...
Oui, en fait, là-bas, je l'ai revu deux soirs de réveillon de la Saint-Sylvestre consécutifs. Le premier, je l'ai juste aperçu dans la grande salle. Le deuxième, un an plus tard, donc, il se trouvait à nouveau dans cette salle, avec Bambou. Moi, j'étais dans un orchestre qui avait été commandé pour les fêtes, on jouait à cinq ou six et on faisait de la musique douce d'accompagnement pour une soirée privée, dans une petite salle spéciale, où se trouvaient à une table une soixantaine de convives, des bons Français bien de chez nous et bien friqués. Comme la musique passait par un haut-parleur dans la grande salle, Gainsbourg nous a entendus. Il a alors ouvert la porte, il nous a vus, et il est venu vers moi : « Oh, Michel ! Bonne année, bonne année à tous ! » Là-dessus, il a commandé un Jéroboam et puis, il a joué « My Funny Valentine » au piano. Quand les gens ont vu ça, ils sont tous venus autour de lui pour lui demander un autographe, mais il a refusé, disant qu'il était là pour jouer et rien d'autre. Comme seau à champagne, il y avait un haut-de-forme retourné, qu'il a pris pour faire la quête tout autour de la table une fois son morceau fini, mais personne n'a donné un franc. Et là, il a dit fort dans le micro : « Tous des blaireaux ! » Et il est parti rejoindre Bambou, qu'il avait laissée toute seule dans la grande salle.


Là, c'était le Gainsbourg de la fin. On imagine que vous avez eu du mal à le reconnaître...
Bien sûr. C’est un monsieur que j’avais appris à connaître et à apprécier, et je déplore qu’il soit mort de cette façon. Il faut dire aussi que c’était un garçon très « artiste », souvent sans beaucoup de volonté, qui n’a donc pas su dire non à certains « amis », des gens qui s’amusaient par exemple à le faire boire toute une soirée et à le laisser là, des gens qu'il n'aurait pas dû connaître, à mon avis. Je ne peux pas dire lesquels... Allez vous étonner après ça qu'il ait fait des télés complètement chargé ! C'était pas Gainsbourg, ça.


© Fred Régent  - Interview réalisée en Novembre 2008 pour TDC.com
Tous droits de Reproduction interdits sans accords au préalable.

 

Espace membres (gratuit)



Pour aider TDC (clic sur la pub)

Pour le Café de Manon!

Offrez un grand café à 2€ ou +

Depuis 1999

Membres : 765
Contenu : 86
Affiche le nombre de clics des articles : 1931083