Jean-Louis Roy
A l'instar de son compatriote et vieux complice Pierre Koralnik, le cinéaste suisse Jean-Louis Roy a travaillé avec Serge Gainsbourg, ceci en 1965 et 1966, sur « L'inconnu de Shandigor », un film de long métrage où il avait donné à Gainsbourg un rôle très cocasse, à la limite du surréalisme, celui du chef d'un réseau d'espionnage entièrement constitué... de chauves ! En prime, Gainsbourg, toujours prodigue de son talent, écrivit pour la bande sonore de cette œuvre une chanson originale, « Bye Bye Mister Spy », qui n'a jusqu'à présent jamais existé sur disque. En dehors de « L'inconnu de Shandigor », Jean-Louis Roy s'est illustré aux côtés de sommités comme Alain Tanner, Claude Goretta, Jean-Jacques Lagrange et Michel Soutter en tant que fondateur du Groupe 5, une association de réalisateurs suisses francophones qui a permis à la Suisse d'exister réellement en tant que terre de cinéma et de faire parler d'elle dans cette discipline artistique. Il a fait aussi quelques-uns des beaux jours de la Télévision Suisse Romande, avec plusieurs documentaires et fictions de grande qualité. Retraité depuis 2006, il a accepté avec beaucoup de simplicité et de gentillesse une rencontre et interview pour tetedechou.com lors d'un passage à Paris.
Quel a été votre parcours avant « L'inconnu de Shandigor » ? « L'inconnu de Shandigor » a été mon premier long-métrage. J'avais commencé très jeune à la télévision suisse, où je me suis formé sur le terrain, d'abord comme assistant, puis pendant trois ans comme assistant-caméraman : c'est durant ces trois années que j'avais compris que c'était en fait le domaine de la réalisation qui m'intéressait le plus. J'avais également suivi une formation de monteur pour la télévision et le cinéma et, en 1964, j'avais fait un film de variétés intitulé « Happy End », qui avait remporté la Rose d'Or au festival de Montreux, et c'est le succès de ce film qui m'a aidé à faire « L'inconnu de Shandigor », dont j'avais en fait eu l'idée avant « Happy End ».
Pourquoi aviez-vous décidé de recruter Gainsbourg pour ce film ? Disons que j'ai toujours été fasciné par les personnages qui ont une forte présence physique ou, plus exactement, qui ont un physique, tout court, une gueule, presque. C'est ce genre de personnages qui me faisait peur quand j'allais au cinéma dans mon enfance. Je voulais donc que mon film soit truffé de ces personnages, et pour moi, Serge Gainsbourg en faisait définitivement partie. Je l'avais alors déjà vu à la télévision et dans un ou deux films, je connaissais certaines de ses chansons, aussi, et c'était évident que quelqu'un comme Gainsbourg pouvait et devait participer à « L'inconnu de Shandigor ». Je tenais vraiment beaucoup à sa présence dans mon film.
Comment l'aviez-vous contacté ? En novembre 1964, j'ai été le voir sur scène à Genève, où il se produisait dans un petit théâtre, et je l'ai accosté après son récital pour lui parler de mon projet de long-métrage – je crois bien qu'avant, je m'étais procuré son numéro de téléphone et que je l'avais appelé, parce que je me vois mal me présenter à lui comme ça, à brûle-pourpoint... On est alors allés prendre un verre ensemble dans un café à côté du théâtre, en compagnie d'autres personnes (sa femme, notamment), et je lui ai expliqué que le tournage aurait lieu de telle date à telle date et à tel endroit, à Genève. Au terme de la discussion, il m'a dit qu'il était d'accord.
Votre confrère Pierre Koralnik, qui a lui aussi travaillé avec Gainsbourg, a participé à « L'inconnu de Shandigor » ? Oui, Pierre est un ami de très longue date, il m'avait d'ailleurs aidé à réaliser certaines séquences d'« Happy End »... On a effectivement travaillé ensemble à la construction de la narration de « L'inconnu de Shandigor » et puis, une fois son boulot fini, Pierre a suivi de loin mon tournage, qui a eu lieu à la fin de 1965 et au début de 1966 et a été très fragmenté, parce que j'avais dans mon casting des acteurs issus de plusieurs pays différents que je ne pouvais faire venir qu'à certaines dates et surtout, j'ai eu du mal à réunir des fonds : ce film a été réalisé avec des moyens importants par rapport à ce qui se faisait alors en Suisse, mais tout à fait modestes en comparaison de productions françaises, allemandes ou italiennes... A cause de cela, j'ai dû faire venir deux fois Gainsbourg à Genève. Je pense d'ailleurs que le film « Anna » de Pierre Koralnik a été en quelque sorte une conséquence directe de « L'inconnu de Shandigor » : bien sûr, Pierre connaissait déjà Serge, puisque Michèle Arnaud les avait présentés, et il l'avait filmé dans des émissions de variétés, mais je crois que cette collaboration entre Gainsbourg et moi avait fini par convaincre Pierre qu'il pouvait faire quelque chose avec lui. Je me souviens même qu'un jour où je me suis rendu à Paris (quelques mois après le tournage de « L'inconnu de Shandigor »), Pierre m'a invité à passer au studio Barclay, où on enregistrait la B.O. d' « Anna ». Anna Karina était là, mais pas Serge, qui était retenu ailleurs, il me semble...
« L'inconnu de Shandigor » étant encore très difficile à voir, pouvez-vous donc nous le raconter un peu ? C'est une sorte de conte baroque, où un savant atomiste fou nommé Von Krantz, joué par Daniel Emilfork, se cloître, se séquestre du monde des vivants dans sa villa, et lui et ses proches sont la proie de groupes d'espions qui essaient de leur dérober des plans, mais l'histoire de ce savant était un peu un prétexte pour amener à l'écran ces personnages étranges que j'affectionne tant, comme je vous l'ai dit, pour les faire évoluer au gré de mon imaginaire, et donc, l'action se déploie surtout autour de ces personnages, qui forment un entrelacs de gens qui se poursuivent – c'est peut-être ce qu'on pourrait reprocher au film, du reste... Ainsi, on voit Howard Vernon, Jacques Dufilho et Serge Gainsbourg jouer chacun le chef d'un groupe d'espions différent : Vernon est un Allemand passé chez les Américains, Dufilho est censé être un Soviétique, et Gainsbourg, dont on ne sait pas d'où il vient, ni où il va, est à la tête d'un groupe dont les membres ont pour caractéristique d'être chauves ! Chacun de ces chefs a un moyen de locomotion différent : Vernon roule dans une somptueuse voiture américaine, Dufilho se déplace en train, et Gainsbourg, lui, arrive en jet privé. Quand il sort de son jet, on voit ses cinq ou six sbires avec la boule à zéro et habillés tout en noir qui forment une sorte de ballet, ce qui fait d'après moi une bien belle séquence.
Mais pourquoi diable avoir donné ce rôle du « chef des chauves » à Gainsbourg, lui qui (à part à l'armée, peut-être) a toujours eu tous ses cheveux sur la tête ?!? Oh, il ne faut pas vraiment chercher une logique derrière ça... C'était surtout parce que ce groupe de chauves était difficilement identifiable au plan des origines, de la nationalité, et ils étaient tous tellement particuliers que je me disais que leur chef devait l'être tout autant, et bien que Gainsbourg n'était pas chauve, évidemment, je trouvais qu'il avait quelque chose de troublant, d'énigmatique... Il était le chef quelque peu insolite d'un groupe qui, pour sa part, l'était totalement !
Est-ce lui qui s'est proposé pour faire la chanson qu'on le voit chanter dans le film, « Bye-Bye Mister Spy » ? Non, c'était à ma demande. Je me rappelle qu'il m'a téléphoné un soir, entre onze heures et minuit, pour me dire qu'il avait trouvé les grandes lignes de cette chanson et qu'il allait me la chanter au bout du fil. J'aurais d'ailleurs préféré la découvrir dans d'autres circonstances : à Paris, par exemple, dans un endroit que j'aurais choisi, parce que je me réjouissais tellement à l'idée qu'il me présente cette chanson que je trouvais que ça faisait un peu prosaïque, « par-dessus la jambe », pour ainsi dire, mais bon, là, c'est peut-être aussi mon côté formel et puriste qui parle... C'était surtout par rapport au texte que Gainsbourg voulait mon avis, et je l'ai trouvé génial, ce texte, mais j'ai quand même dit qu'on pourrait y modifier une ou deux choses. J'ai même suggéré une phrase : « Les silencieux se sont tus », qu'il a prise. Il a aussi utilisé les mots « bal du mal », qui était un titre de travail du film - il n'aimait pas beaucoup ce titre, du reste. En fait, je voulais plutôt appeler le film « Soleil noir », mais une fois le montage fini, j'ai opté pour « L'inconnu de Shandigor », après être tombé par hasard dans un journal sur une mention de « L'inconnu du Nord-Express » d'Alfred Hitchcock - le mot « Shandigor », lui, est une altération du mot « Chandigarh », qui désigne un ensemble de constructions qu'avait réalisé Le Corbusier en Inde.
Qui est Mister Spy, en fait ? Mister Spy est un des hommes de main du chef des chauves, que celui-ci envoie sur une mission particulièrement dangereuse à Barcelone, dans des décors de Gaudi. Seulement, là-bas, il y a un règlement de comptes, et cet espion revient d'Espagne non pas en avion, mais dans une malle. Gainsbourg fait alors ouvrir cette malle, où l'on découvre le corps de l'espion, et Gainsbourg dit : « Signe Un ne se réveillera jamais plus. Pauvre Mister Spy ! » - il les appelle tous par le numéro qu'il leur a donné : Signe Un, Signe Deux, etc. On assiste alors à une sorte de rituel d'embaumement, où tous les chauves sont réunis autour d'une table dans une débauche de chandelles, et ce rituel a lieu au son de la chanson de Gainsbourg, qui chante et joue en play-back avec des gants noirs sur un petit harmonium, tandis que retentit le cliquetis des instruments médicaux des embaumeurs... Donc, c'est une sorte de chanson funèbre, une chanson d'adieu.
Et où cette chanson d'adieu a-t-elle été enregistrée ? La partie instrumentale et les chœurs féminins qu'on entend à la fin ont été enregistrés à Paris. Maurice Vander jouait de l'orgue, et je crois bien que c'est lui qui a fait les orchestrations, mais le jour de la séance, Gainsbourg n'était pas disponible. Comme Vander n'aimait pas trop les interventions des choristes, ils les a réduites au minimum, ceci avec l'accord de Gainsbourg. Quelques semaines plus tard, à Genève, lors d'une pause dans son tournage, Serge a enregistré sa voix sur l'accompagnement. Ça s'est passé un soir, dans un studio de radio que j'avais réservé - je n'étais pas très satisfait du son de cet enregistrement, d'ailleurs, mais le gars qui s'en est occupé n'était même pas ingénieur du son, alors...
Sinon, toute la bande originale est l'œuvre d'Alphonse Roy, votre père... Oui, mon père était compositeur. Jusqu'à ce film, il ne faisait que de la musique « sérieuse », mais là, quand je lui ai demandé s'il pouvait me composer cette bande originale, il a accepté, et il a même écrit pour un orchestre symphonique... C'était une expérience qui l'intéressait.
Pourquoi n'y a t-il pas eu de disque de cette bande originale, ou au moins un 45-tours de « Bye Bye Mister Spy » ? Disons que ça a été par manque de combativité de ma part, et je dois dire que je le regrette. Seulement, j'avais eu tellement de difficultés à faire ce film que je ne voulais pas me battre à nouveau pour que sorte un disque, d'autant qu'il n'y avait alors pas toute une industrie de la musique de film, comme c'est le cas aujourd'hui...
Comment vous êtes-vous entendus, avec Gainsbourg, pendant ce tournage ? Oh, on s'est très bien entendus ! On est même allés ensemble en mai 67 à Cannes, où « L'inconnu de Shandigor » était en compétition. On a monté les marches en compagnie de Marie-France Boyer, qui joue la fille d'Emilfork/Von Krantz : malheureusement, les scènes avec elle, qui se voulaient les plus « sentimentales » du film, sont les moins réussies, d'après moi - à un moment, on y voit Gainsbourg jouer les tortionnaires avec elle... Même si le film n'est sorti à Paris que dans deux salles, il a plutôt bien marché, il a tenu à l'affiche plusieurs semaines, grâce à une assez bonne presse : Jean-Louis Bory lui avait même consacré deux pages enthousiastes dans le « Nouvel Obs », Henry Chapier en avait dit du bien, aussi...
De quel genre d'homme Gainsbourg vous faisait-il l'impression ? Il était très secret... (pause) Très soucieux de son apparence physique dans le film. Au début, il voulait absolument visionner les rushes, et quand il a vu qu'on faisait des images de lui très soignées, il nous a fait confiance, et donc, après, il n'est plus rien venu nous demander. Une fois son tournage fini, je suis allé avec lui boire un whisky au bar de l'hôtel où il était descendu, on devait parler du versement de son cachet, et puis, progressivement, on a abordé d'autres sujets. Il m'a alors dit qu'il avait bien aimé faire mon film et qu'il envisageait de faire d'autres choses avec moi. Il m'a même parlé d'une idée de long-métrage qu'il avait eue, un scénario qui était encore très embryonnaire : c'était l'histoire d'un homme qui vivait avec une poupée gonflable et qui en était amoureux au point de ne plus pouvoir s'en séparer, de l'emmener partout avec lui, et il songeait à moi pour en tirer un film. J'étais touché, et je trouvais ça très insolite et intéressant, et très casse-gueule, en même temps, mais je voyais mal comment je pourrais faire une heure et demie avec ça.
L'avez-vous fréquenté en dehors de vos plateaux ? Oui. Entre ses deux périodes de tournage à Genève, je suis allé deux fois lui rendre visite à Deauville, où il passait des vacances avec sa femme, dans une maison qu'ils louaient. Sa femme, qui était assez grande et brune, jouait un peu les Greta Garbo, avec ses grosses lunettes noires et ses airs mystérieux... Elle n'était ni exubérante, ni chaleureuse, elle ne disait pas un mot : je n'avais pas beaucoup d'atomes crochus avec elle, et je n'avais d'ailleurs pas de raisons d'en avoir, puisque nos contacts étaient limités... Je me souviens que les deux fois, Gainsbourg m'avait demandé de lui ramener de Paris des boîtes de lait en poudre pour sa fille, Natacha, qui était toute petite : c'est comme ça que pour Gainsbourg, je me suis retrouvé « dealer » de lait pour bébé (rires) ! Quelques mois après, il m'a écrit pour me dire à demi-mot qu'il avait eu des problèmes affectifs, qu'il avait dû partir de chez lui et que si je voulais le rejoindre à Paris, je devais aller chez ses parents, avenue Bugeaud. Quand je lui ai finalement rendu visite là-bas, début 1968, il m'a dit qu'il allait me faire entendre l'acétate d'une chanson qu'il venait d'enregistrer : c'était « Je t'aime moi non plus », avec Brigitte Bardot. Et là, je me rappelle très bien qu'après me l'avoir passée, il m'a déclaré : « Je pense qu'avec « La Javanaise », c'est vraiment une de mes toutes bonnes chansons. Le problème, c'est que ce connard de Günther Sachs m'a fait savoir que si je la sortais, il me collerait huit avocats aux fesses ! » (rires) Malheureusement, je n'ai plus eu de contacts avec lui après ça, l'occasion ne s'est plus jamais présentée, ce qui est fort dommage, bien sûr...
Vous avez des regrets vis-à-vis de ça ? Oui. Si j'avais continué à tourner des films dans un certain registre, j'aurais fait appel à lui, c'est quelqu'un avec qui j'aurais souhaité à nouveau travailler. Rétrospectivement, je lui sais toujours gré d'avoir accepté de jouer pour moi et de m'avoir fait confiance, d'une part parce qu'il « habite » « L'inconnu de Shandigor », bien sûr, et d'autre part parce que sa notoriété s'étant amplifiée avec les années, elle a fait de lui un personnage un peu mythique, tout en restant extrêmement actuel : quand je l'ai embauché, ce n'était pas prémédité de ma part, je ne m'étais pas dit que Gainsbourg allait être très connu ou commençait à l'être, c'était simplement parce que le mystère qui se dégageait de sa personnalité me fascinait et parce qu'il avait une vraie présence physique, or, aujourd'hui, c'est souvent grâce à lui que je suis amené à parler de mon film, qu'on me demande des choses à son sujet, et ça, ça me touche beaucoup... D'une certaine façon, il me rend ainsi une sorte d'hommage, et donc, je lui rends hommage à mon tour.
Jean Louis Roy : Sa Bio
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