Jean-Henri Meunier
Le cinéaste Jean-Henri Meunier, dont le dernier film, « Ici Najac, allô la Terre », a été chaleureusement accueilli par la critique et lui a même valu une nomination aux Césars 2007. Figurez-vous que trente ans avant, à ses débuts ou presque, il avait eu Serge Gainsbourg comme collaborateur sur « Aurais dû faire gaffe, le choc est terrible » et il a accepté de tout me raconter là-dessus.
C’est en 1977 que vous avez travaillé avec Gainsbourg sur votre film « Aurais dû faire gaffe, le choc est terrible ». Comment avez-vous fait sa connaissance ?
J’avais même pas vingt ans, j’avais aucune formation de cinéaste, j’apprenais en faisant, quoi. « Aurais dû faire gaffe, le choc est terrible » était mon deuxième long-métrage, qu’on avait tourné en huit jours en 16-mm noir et blanc et avec 4000 francs à tout casser. J’étais alors en train d’en finir le montage. J’adorais Serge et son œuvre, mais je ne le connaissais pas du tout et je voulais absolument une musique de lui pour ce film, parce que je trouvais que ça collait bien avec l’atmosphère, le sujet... Un jour, je me trouvais à l’Olympic Entrepôt, un cinéma qui défendait les films un peu « différents ». C’était Frédéric Mitterrand qui le dirigeait, il y avait passé mon premier long-métrage, « Dieu nu », et m’avait même donné 500 francs pour que je fasse ce deuxième film, pour lequel j’avais organisé une souscription. C’est lui qui m’a indiqué l’adresse de Gainsbourg et c’est comme ça qu’un matin, je me suis pointé rue de Verneuil. C’était vers midi, j’avais pas téléphoné avant, je suis venu comme ça, sans m’annoncer. C’est Jane qui m’a ouvert. Sur le pas de la porte, je lui ai expliqué que je voulais rencontrer Serge et pour quelle raisons, etc., et elle m’a dit que je pouvais entrer. Comme elle était en train de prendre un breakfast, elle m’a invité à le partager. Donc, en attendant que Serge se lève, on a pris le petit déj’ ensemble, on a papoté et je lui ai parlé de mon film. Elle était très gentille, très accueillante. Finalement, il devait être deux heures quand Serge est descendu, il avait encore la tête « quelque part ». Quand il m’a vu, il a dit : « Qui c’est, c’gamin ? » - d’ailleurs, à partir de ce moment-là, il m’a toujours appelé « gamin ». Je lui ai alors parlé de mon film, un peu intimidé, évidemment, et il m’a dit : « Pas de problème, gamin ! Quand est-ce qu’on peut le voir ? » On a donc fixé un rendez-vous.
Et comment ça s’est passé ?
Eh bien, deux ou trois jours après, il est venu au studio d’Anthégor, rue Beethoven, où je lui ai montré une copie de travail en salle de montage. Il a littéralement craqué devant le film, et m’a scotché en me disant : « Super ! Quand est-ce qu’on commence ? » Je lui ai dit : « Ben, Monsieur Gainsbourg, c’est quand vous voulez, mais j’ai pas d’argent ». Il m’a alors répondu : « T’en fais pas, gamin, je prends tout en charge, c’est « Goodbye Emmanuelle » qui va payer pour toi » (rires) - il me semble d’ailleurs que ce film, pour lequel il venait de faire la musique, était aussi en montage dans le studio d’Anthégor. Et à partir de là, Gainsbourg s’est occupé de tout : il a réservé un studio et a appelé Jean-Pierre Sabar, qui a appelé le bassiste Jannick Top et le saxophoniste Philippe Mathé. Moi et Yves, le monteur, avons alors isolé les séquences sur lesquelles on voulait de la musique et on a apporté en studio un projecteur 16-mm avec les petits bobinos qu’on avait faits. Avec Gainsbourg, on parlait, il me demandait avant chaque séquence : « Qu’est-ce que tu veux là-dessus, gamin ? » et il a commencé à proposer.
Mais on ne peut pas dire que la musique a été composée : elle a été improvisée devant les images, en fait ?
Oui, effectivement, Serge n’en a pas écrit les notes et il n’a pas joué dessus, mais déjà, c’est quand même lui qui a eu l’idée d’aller dans ces eaux-là, celles d’un free-jazz un peu barré, et il a trouvé les climats. Il a joué en quelque sorte le rôle d’un aiguillon, en laissant la bride sur le cou aux musiciens, qui étaient en osmose totale : il leur a donné des pistes et à chaque fois, il a mis dans le mille, même si ce n’était qu’avec quelques mots. Donc, ça nous a pris deux jours et ça s’est passé comme dans un rêve, ça ne pouvait pas être plus cool, plus génial. L’ambiance aussi était formidable : ils étaient tous contents d’être là, disponibles, très ouverts et avec eux, ça ne ramait pas. A la fin, on avait quand même une trentaine de minutes de musique originale.
Et même une chanson complète, « La chanson de Zanzibar »...
Oui, là, une fois toute la musique enregistrée, Gainsbourg m’a demandé si je voulais une chanson, chose à laquelle je n’osais même pas croire. Le jour où il l’a enregistrée, il avait la crève et un gros mal au crâne : on est donc allés à la pharmacie à côté du studio pour qu’il s’achète de l’aspirine et là, en même temps, le pharmacien lui a donné une savonnette en lui disant : « Tenez, Monsieur Gainsbourg ! » (rires) Alors, avec son humour bien à lui, Serge a rigolé, et on est allés dans un café où il a écrit la chanson en dix minutes. Il avait bien capté le film, et il s’est inspiré des personnages et de l’histoire, qui était quand même rudimentaire.
Il avait même le nez bouché, apparemment...
Ah ouais, il avait la crève, je vous dis ! Il l’a faite en deux prises et c’était un reggae, un genre qui titillait déjà Gainsbourg. C’est quand même le premier qu’il ait jamais fait ! Une fois que c’était en boîte, il m’a dit : « Tiens, gamin : cadeau ! » et il m’a offert les bandes.
Quel genre de relation lui et Jean-Pierre Sabar, son arrangeur de l’époque, avaient-ils ?
Très respectueuse. Jean-Pierre avait un regard de fan sur lui, mais c’était réciproque. Ils avaient beaucoup de respect l’un envers l’autre, il y avait une très grande complicité entre eux. Jean-Pierre aussi, c’est quelqu’un de bien, que j’aime beaucoup, avec un immense talent de musicien et humainement adorable. Avec Serge, il était hyper-sérieux. Après ça, Serge m’a écrit une lettre magnifique, sublime, à propos de ce film, qu’il a tapée lui-même à la machine, qu’il a signée et que j’ai mise dans le dossier de presse. Je vous enverrai une photocopie, si vous voulez.
Ah oui, je veux ! Et après le film, vous l’avez revu ?
Oui, on a même fait un peu de promo ensemble. Il a vraiment soutenu le film, en a parlé en interview... Faut dire qu’en plus, on a eu une très, très grosse presse, des critiques dithyrambiques... On a été invités à Cannes par Henri Langlois dans la sélection « D’autres films » de la Cinémathèque française, ainsi que dans des festivals étrangers. D’ailleurs, un critique de « Zoom », un journal qui comptait beaucoup à l’époque, avait écrit qu’il avait été marqué par deux films lors de cette édition du festival de Cannes : « Aurais dû faire gaffe, le choc est terrible » et « L’ami américain » de Wim Wenders. Ensuite, avec Serge, je suis allé à un festival du jeune cinéma, à Trouville, et on est passés ensemble au « Pop Club » de José Artur... Les années d’après, quand de temps en temps, le soir, j’allais faire la teuf, je le croisais au Palace, à l’Elysée-Matignon ou au Privilège, et c’était toujours royal avec lui. Humainement, Serge, c’était vraiment quelqu’un de grand, d’une générosité incroyable, qui distribuait des Pascal aux clodos quand il en voyait dans la rue, la nuit... C’était quelqu’un de très timide, quelque part, aussi, et c’est peut-être pour ça que lors de ses apparitions publiques, il était souvent bourré, mais il avait vraiment la classe, il était gentil, adorable, un seigneur, quoi !
© Fred Régent - Interview réalisée en Janvier 2008 pour TDC.com
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