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Jacques Espagne



Jacques Espagne, a « dirigé » Serge Gainsbourg comme acteur dans « Noël à Vaugirard », petite fiction en noir et blanc sans prétention mais tout à fait rafraîchissante (même après plus de quarante ans), qui avait été réalisée dans le cadre de l'émission-culte « Dim, Dam, Dom », une production de Daisy de Galard. Diffusé le 23 décembre 1966 par l'ORTF, « Noël à Vaugirard » (qui comprenait dans sa distribution de nombreuses vedettes de l'époque) avait même été consacré en son temps « première nativité beatnik » ! Tout cela méritait bien un petit flashback sur TdC...


En regardant « Noël à Vaugirard », on ne peut pas s'empêcher de se dire que vous avez dû pas mal vous amuser, sur le tournage...


Oh, beaucoup, oui ! Ce sujet a une histoire assez divertissante : j'étais alors spécialiste du dessin animé et j'avais fait la connaissance d'une personne qui m'avait demandé un jour si je voulais travailler pour « Dim, Dam, Dom », ce qui était alors le rêve absolu pour tous les jeunes réalisateurs. Moi, bien sûr, j'ai donc appelé au bureau de Daisy de Galard, qui m'a reçu le lendemain même. C'était une femme très intimidante, qui avait un esprit très fin et très vif, un grand personnage. « Jacques Espagne ? Bonjour, on m'a dit beaucoup de bien de vous... Voilà, ça va être Noël, vous savez qu'on va détruire les abattoirs de Vaugirard ? Je voudrais donc que vous me fassiez un Noël là-bas, un sujet de dix minutes ! » Je suis donc rentré chez moi et je me suis mis à écrire une histoire comme ça, au fil de la plume, avec les idées qui me venaient au fur et à mesure, comme les bonnes soeurs qui chantent dans la barbaque, etc. Quand je suis revenu le surlendemain chez Daisy de Galard pour lui remettre mon scénario, elle l'a lu en quelques instants et elle m'a dit : « Très bien ! Vous tournerez dans quinze jours, pas plus de quarante-huit heures, la régie s'occupe des locations de lieux... Pour la distribution, voyez avec mon directeur de casting. »


En fonction de quoi avez-vous choisi les artistes ?
La règle du jeu avec Daisy de Galard, c'était qu'il fallait un maximum de stars « du moment », l'émission était une sorte de passage obligé pour elles. On parlait alors beaucoup de Gainsbourg, il y avait Georges Ulmer qui fêtait son retour au music-hall, Guy Marchand qui cartonnait avec « La Passionata », Jacques Dutronc qui commençait à se faire connaître avec « Et moi, et moi, et moi », et on parlait beaucoup de Chantal Goya, aussi. On a donc imaginé qu'on allait « marier » Chantal Goya avec Serge Gainsbourg, qu'on allait les amener aux abattoirs de Vaugirard, avec vaches et viande... Ces abattoirs étaient un endroit mythique, qui avait fonctionné pendant 150 ans, et Daisy de Galard s'était dit qu'on ne pouvait pas laisser partir cet endroit comme ça, qu'on devait en parler dans « Dim, Dam, Dom », même si ça ne pouvait intéresser que des vieux Parisiens... Ce n'était pas une vraie fiction, dans laquelle on demande aux acteurs de se couler dans un personnage : le coup de génie de Daisy de Galard, c'était d'aller chercher des gens très connus et de les prendre à contre-emploi.


De la sorte, vous avez eu Gainsbourg qui joue Joseph (en cape et en jeans !) et Chantal Goya en Marie...
Oui, j'étais ravi d'avoir Chantal Goya, qui est un personnage beaucoup plus intéressant qu'on ne le pense, qui fait un métier, et qui, quoi qu'on en dise, le fait bien. N'oubliez pas qu'à cette époque, elle travaillait quand même pour Jean-Luc Godard, notamment ! Pour l'anecdote : pendant qu'on préparait la scène dans les ateliers de peintres (là où Joseph et Marie arrivent avec l'âne), Gainsbourg, la clope au bec, la draguait ! Il lui faisait un rentre-dedans absolument extraordinaire, sans se douter un seul instant que l'ingénieur du son avait un micro très puissant et entendait tout ce qu'il lui disait ! Mais il n'y a rien eu entre eux, évidemment... Chantal aussi a gardé un bon souvenir de « Noël à Vaugirard », puisqu'à chaque fois qu'il m'arrive de la croiser, elle se jette dans mes bras en me disant : « Oh, Jacques, tu te rappelles ? Mais pourquoi on ne se voit pas plus souvent ? »


Avez-vous discuté avec Gainsbourg, à l'occasion de ce tournage ?
Très peu, mais il faut dire qu'on n'avait que deux nuits pour tourner, avec une quarantaine de techniciens tout autour... On l'admirait tous beaucoup, Gainsbourg. Il était délicieux, très gentil - comme tout le monde sur le tournage, en fait... Il avait aussi un air grognon, mais là, c'était naturel, chez lui. Bien sûr, c'était déjà une star, il aurait donc pu se montrer emmerdant, mais pas du tout : si on lui demandait de refaire trois ou quatre fois une prise, il la refaisait, et avec beaucoup de bienveillance. Il n'était pas très bavard, aussi, mais je crois que ça l'amusait de faire ça, il appréciait sûrement le côté « bouffeur de curés » du sujet, qui bousculait un peu les convenances. C'est pour moi un très, très bon souvenir et presque une fierté d'avoir travaillé avec lui.


Vous lui avez même fait un clin d'oeil en ajoutant à la bande-son « Qui est « In », qui est « Out » » ?
Oui, mais on l'a mise surtout parce qu'elle était un des gimmicks favoris du « corps de ballet » de « Dim, Dam, Dom ».


Vous savez ce qu'il aurait déclaré un jour au sujet de ce film ? « Je sais plus... Je faisais Joseph ou je faisais l'âne ? »
(rire tonitruant) Très bien, très bien ! Ex-cel-lent !


Et les autres artistes ? Quelle impression vous ont-ils laissé ?
Dutronc est le seul avec qui j'ai failli avoir des mots, pour des petits détails tout bêtes : par exemple, il ne pouvait pas s'empêcher de finir sa chanson en faisant un bras d'honneur à la caméra avec un doigt en l'air, comme sur scène ! Il l'a d'ailleurs fait à chaque prise, ce qui nous a obligés à procéder à une coupe. Régine aussi, c'était un sacré numéro ! Jusqu'au bout, on a cru qu'elle ne pourrait pas venir : la veille, elle s'était rendue à dos de chameau à une fête costumée au Pré Catelan, mais à son arrivée, le chameau avait fait un écart à cause des flashes des photographes, et il l'avait fichue par terre ! Elle avait donc dû être ramenée chez elle en ambulance, mais comme on faisait ce film pour Daisy de Galard, elle est venue, même toute déglinguée...


Avez-vous rencontré des difficultés avec ce sujet ?
Aucune, ou presque aucune. Au moment de la diffusion, on a même eu une pub inespérée de la part de... « Minute », qui lui a consacré une page entière, avec une photo du « couple » Gainsbourg-Chantal Goya ! Le seul coup de ciseau de la censure qu'on a eu (mais qui était prévisible), c'est le dernier plan, avec la statue du taureau : j'avais fait volontairement un assez long gros plan sur les couilles de ce taureau (!), et ce n'est pas passé.


On sent que même si vous avez fait énormément de chemin après, ce « Noël à Vaugirard » a gardé une place à part dans votre coeur...
Oui, parce qu'il y avait une vraie ambiance sur ce tournage, une ambiance complètement folle, de surboum, et j'avais la chance d'avoir avec moi des techniciens assez jeunes, qui sentaient qu'ils étaient embarqués dans une aventure un peu spéciale, en tout cas très originale, et qu'ils faisaient une télévision différente. A la limite, ça s'est presque passé comme si on avait filmé lors d'une vraie fête. Je crois qu'on ne pourrait plus se permettre de faire quelque chose comme ça aujourd'hui.


© Fred Régent  - Interview réalisée en Decembre 2008 pour TDC.com
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