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George Simms


Profitant d'un week-end passé à Paris lors de ses vacances d'été, l'Américain George Simms, ancien choriste de Serge Gainsbourg (en tandem avec son frère Steven), a très aimablement accepté une rencontre début août, après quelques échanges de coups de téléphone et d'e-mails au fil des jours. Originaire de Tulsa, Oklahoma, George est un globe-trotter invétéré qui vit depuis plusieurs années à Honolulu et ne travaille plus dans le music- ou show-business, bien qu'il assure encore occasionnellement des figurations dans des séries télévisées, qui représentent donc aujourd'hui son dernier vrai lien avec le milieu artistique. Esprit brillant (ô combien !), polyglotte (il connaît onze langues, dont le japonais, le russe et le grec), il assurera la plus grande partie de l'interview dans un très bon français, se livrant dès que nécessaire à des imitations hilarantes de Serge (« Ande dis iz Steve douingue « Marilou sous la neige », beuuh ! »), comme pour mieux appuyer ses déclarations. Et en prime, un lien vers la page de son site où il a mis des photos d'époque:


Ton premier travail pour Gainsbourg a été de faire les choeurs sur l'album « Love On The Beat », avec ton frère, Steve. Qui vous avait mis « sur le coup » ?
Je crois que c'est le saxophoniste, Stan Harrison, qui avait parlé de nous à Billy Rush. Juste quelques mois auparavant, Stan avait joué avec moi et mon autre frère, Frank, dans le groupe de David Bowie, sur la tournée « Serious Moonlight ». Au départ, Billy voulait moi et Frank, mais Frank était occupé par la tournée « Greatest Hits » de Billy Joel, donc, j'ai fait appel à notre frère cadet, Steven, qui n'avait presque jamais chanté professionnellement jusqu'alors. Moi et Frank avions d'abord notre propre groupe, le Simms Brothers Band.


Toi et Steven vous êtes donc rendus chez Billy Rush à Belmar, New Jersey, pour enregistrer vos parties de chant. Ca se passait au printemps 84...
Tout à fait. D'ailleurs, j’en profite pour te dire une chose, et je tiens à ce que tu l'écrives noir sur blanc dans cette interview : contrairement à ce qu’on peut entendre ou lire ici ou là, Billy Rush n’est pas malade, il n’a pas le cancer du poumon et il ne l’a jamais eu, c’est une grosse connerie ! Nous avons correspondu par mail il n’y a pas longtemps encore, et je peux te dire qu’il est en pleine forme. Maintenant, il vit en Floride avec sa femme et ses enfants et il va très bien.


Compte sur moi ! Et comment s'est déroulée cette séance, alors ?
Ca s'est passé dans une chambre à coucher que Billy avait aménagée en studio et ça a duré une journée, six ou sept heures de travail, pas plus. Nous avions un micro, nos casques, nos feuilles de texte et un talk-back. Serge, Billy et Philippe Lerichomme se trouvaient dans la cabine de contrôle, on était complètement séparés d'eux. Entre les chansons, on allait quand même dans cette cabine et Serge nous montrait ce qu'il voulait qu'on fasse pour le prochain titre. Je ne connaissais pas du tout ce mec, Gainsbourg... Il nous était étranger, à Steve et à moi. Nous n'avions aucune idée du niveau de sa notoriété en France. Au bout d'un moment, nous nous sommes même dits : « What the fuck is this ? » En fait, on croyait d'abord que c'était une blague, qu'il s'agissait juste d'un mec très riche qui voulait enregistrer des chansons que personne d'autre que lui ou ses amis n'allaient écouter. Et je le trouvais un peu excentrique, aussi, avec ses bijoux, ses fringues... En tout cas, je n'ai pas eu l'impression qu'il était ivre, au moins ! Mais ça ne veut pas dire du tout que nous n'avons pas donné le meilleur de nous-mêmes lors de cette séance ! A la fin, Billy nous a donné un chèque et nous sommes repartis. Je peux te dire que ça a été une très grande surprise pour nous quand Billy nous a rappelés, plus d'un an après, pour nous proposer de nous joindre à la tournée « Love On The Beat ».


Et ses chansons ? En tant que francophile, qu'en pensais-tu ?
A l'époque, je parlais juste un peu le français, j'en avais fait trois ans au lycée, c'est tout, même si j'avais pu pratiquer lors de la tournée de Bowie, où j'avais passé trois semaines en France. Pour moi, lors de l'enregistrement, les chansons de Serge étaient bizarres, je ne comprenais pas du tout leur style et en plus, nos partitions étaient presque uniquement en anglais, nous n'avions pas de textes complets ; donc, je n'ai pas trop fait attention aux paroles. Ce n'est qu'au fur et à mesure de la tournée, en 85, que j'ai commencé à vraiment écouter et comprendre les chansons de Serge, à en saisir les doubles sens, et c'est là que j'ai pu mesurer son génie. Chez nous, il n'y a presque personne qui chante en anglais avec la même profondeur de signification. Serge est plus un tragédien ; avec ses paroles, il y a davantage de pathos, de souffrance.


Vous avez d'abord répété à New York, puis au Casino de Paris, où vous avez donné une série de concerts. Vous avait-on remis ses albums pour apprendre les chansons ?
Non. Nous avons découvert les chansons en répétition, quand les musiciens les jouaient. Je me souviens que Serge nous a expliqué très soigneusement la manière dont nous devions chanter le refrain « Love On The Beat », vraiment à l'anglaise, pour éviter que le public ne fasse la connexion avec « Love On The Bite » : on ne devait pas du tout le dire comme ça. Pendant les dix premiers soirs au Casino, Steve et moi avions un cahier avec nos paroles, et nous avons dit à Serge que nous allions les apprendre pour éviter de nous servir de ce cahier, mais il a insisté pour que nous le gardions sur scène. Le soir de la première, il nous a montré sur sa table de maquillage une pile de télégrammes, qui étaient toujours dans leurs enveloppes (j'imagine qu'ils lui avaient été envoyés par certains des gens les plus connus dans toute la France) et il nous a dit : « Vous voyez tous ces télégrammes ? Eh bien, je n'en ouvrirai aucun ! », parce qu'il s'en foutait complètement ! Il avait aussi, disposé bien en évidence sur une autre table, un énorme album avec des photos érotiques qu'il avait prises au fil des ans, des polaroïds de Jane, de Bambou et de toutes ses autres femmes, nues, dans différentes poses. N'importe quelle personne qui entrait dans sa loge pouvait les regarder.


Quelle était pour toi la différence entre cette tournée et celle avec David Bowie ? L'ambiance ?
En fait, pour moi, en tournée, c'est pas l'ambiance sur la route, dans les hôtels ou dans les avions qui importe le plus (en général, on voyage toujours dans de très bonnes conditions), c'est l'ambiance sur scène et avec Serge, de ce point de vue, c'était pas pareil du tout, c'était même incomparable. J'ai pourtant été très proche de Bowie, avec qui j'ai eu d'excellents rapports, mais je peux te dire que la principale différence entre lui et Serge, c'est que Bowie était toujours prévisible, pas Serge ! En plus, comme j'étais le seul musicien du groupe qui parlait français, je me suis retrouvé beaucoup plus proche de lui que les autres.


Te posait-il des questions sur Bowie ?
Jamais, mais à quelques reprises, en concert, il nous a présentés moi et Steven comme les « choristes de David Bowie », ce qui n'était pas vrai, puisque, comme je te l'ai dit, c'était mon autre frère, Frank, qui avait chanté avec moi pour Bowie. D'ailleurs, sur scène, il lui est souvent arrivé de se tromper en nous présentant, aussi ; un coup, il a dit : « Aux chœurs : Steve et George... Harrison ! » ou « Le batteur : Tony « Thunder »... Simms ! » ou « Johnny... « Thunder » Smith ! »


En revoyant la vidéo du Casino de Paris, on est surpris par le degré de complicité, et même d'intimité, entre vous et lui...
Il était évident dès le début qu'il nous adorait comme ses enfants. Je crois que c'était la première fois depuis des années qu'il s'amusait autant sur scène. La réponse du public était incroyable. En tant qu’Américains, nous venions de notre propre monde, nous ne savions rien de sa carrière, de sa vie... Je crois que c'est aussi pour ça qu'il nous avait pris, parce qu'avec des musiciens français, qui l'auraient connu, qui auraient été transis d'admiration et de respect pour lui, ça n'aurait pas marché comme ça. Là, nous avons eu en quelque sorte un cours accéléré sur Gainsbourg !


Te souviens-tu de quelque chose au sujet de cette chanson qu'il aurait chantée seulement au Casino, « Crève camarade » ?
Malheureusement non, mais j'imagine que c'était une chanson qu'il faisait lui-même, sans les choristes. En plus, à l'époque, surtout au Casino, nous étions toujours un peu désorientés : après tout, nous nous trouvions dans un pays étranger, sur une scène que nous ne connaissions pas, devant un public qui réagissait de manière différente par rapport au public américain et avec un artiste qui était complètement différent de tous ceux avec lesquels nous avions travaillé jusqu'alors. Et entre les chansons, Serge bavardait, racontait des blagues... On avait un peu la tête qui tournait, à force. S'il a interprété ce titre dont tu me parles, pour nous, à ce moment-là, c'était juste un autre de ses délires et donc, on n'y a pas fait attention. Non, vraiment, je n'ai aucun souvenir de ça... Par contre, je me rappelle qu'un soir, au Casino, Serge a voulu faire une pause pendant quelques minutes, il nous a donc dit de taper le boeuf en l'attendant et juste avant de rejoindre les coulisses, il m'a donné son micro. Les musiciens se sont alors mis à jouer un blues et comme je ne savais pas quoi faire, j'ai improvisé une mélodie sur ce blues avec « La cigale et la fourmi » de La Fontaine, un poème que j'ai toujours connu par coeur...


Tu ne trouves pas que les versions « Casino de Paris » des chansons de « Love On The Beat » sont meilleures que sur l'album ?
Si, c'est vrai. Disons aussi que chez Billy, pendant les enregistrements, il n'y avait pas beaucoup d'ambiance, nous n'avions pas encore développé ce rapport avec Serge.


Quel est le moment vécu au Casino que tu garderas pour toujours en mémoire ?
Quand Serge faisait « La Javanaise » vers la fin de chaque spectacle, seul avec Gary Georgett, les autres musiciens quittaient la scène pour aller dans les coulisses, mais moi, je restais, à deux ou trois mètres de Serge, et j'avais littéralement la chair de poule, à cause de la beauté de cette chanson et de l'intensité qui remontait de l'âme de Serge quand il présentait ses paroles, dans son style inimitable... Et il y avait les notes de Gary, la réaction du public... J'étais dans un état second à chaque fois... Je préfère d'ailleurs l'arrangement de 85 de cette chanson à sa version originale.


A propos de Gary Georgett : te souviens-tu de son anniversaire sur cette tournée ?
Oui, et après ça, d’autres membres du groupe ont fait croire exprès que c’était leur anniversaire juste pour avoir droit à une fête eux aussi et pour voir pendant combien de temps ils pouvaient gruger Serge jusqu’à ce qu’il s’en aperçoive… Mais il s'en est passé, des choses, sur cette tournée ! Qu'est-ce qu'on a pu rigoler ! Une fois, après un concert, à Toulouse, on est arrivés à l’hôtel. Nous étions une vingtaine de personnes. A la réception, on nous a dit qu’il n’y avait pas de chambres réservées pour nous et que l’hôtel était complet – ça avait foiré quelque part, au niveau de l’organisation. Nous sommes donc restés là, dans le hall, pendant à peu près trois quarts d’heure, tandis que Philippe Lerichomme s’occupait de nous trouver un autre hôtel. Et comme nous n’avions rien à faire à ce moment-là, that’s where the conneries started (rires) ! Dans ce hall, il y avait un tableau d’affichage, où était marqué avec des lettres blanches, en plastique, un truc du genre « Spécialités de notre restaurant », etc. Nous avons donc pris les lettres et avec Serge, nous avons changé les inscriptions. C’est ainsi qu’après, il y avait marqué sur ce tableau « Cassoulet de caca », ou « Penis de Milo », par exemple, ce qui faisait rigoler Serge comme un enfant ! Quelques jours après, toujours en tournée, nous avons dîné dans un restaurant. Au-dessus de notre table, il y avait des bouteilles de vin couvertes de poussière, suspendues : devant tous les serveurs et les clients, Serge est monté sur sa chaise, a piqué une bouteille d'Armagnac 1896 et il l'a mise dans sa mallette (dans laquelle il avait toujours plein de trucs : des bijoux, des bracelets en platine, des diamants, des polaroïds de femmes nues, des partitions, une dizaine de paquets de Gitanes, et surtout plein de coupures de 500 francs). Il a alors dit : « Ca, c'est pour plus tard ! » - bien sûr, elle a été rajoutée sur la note à la fin du repas... C'est simple, à chaque fois qu'il allait au restaurant, il fallait qu'il fasse une connerie : tout ce qu'il n'aimait pas sur la table, il le jetait dessous, que ce soit de la bouffe, des couverts, n'importe quoi...


En avril 1986, vous vous êtes retrouvés pour le concert au Printemps de Bourges et le « Champs-Elysées » avec Whitney Houston...
On l'a d'abord tous rejoint à Montréal, en février, pour l'émission de télévision « Tapis Rouge » : on y a joué deux chansons en live avec lui, dont « Love On The Beat ». Après ça, nous sommes retournés chez nous et quelques semaines plus tard, on nous a fait venir en France. Le jour de l'enregistrement de « Bonnie And Clyde » pour « Champs-Elysées », Serge n'avait pas bu et ça se voyait, tellement il tremblait. Le lendemain, lors du direct, ils ont montré notre séquence : pour faire croire aux téléspectateurs que le groupe était là, dans le studio, ils ont fait un montage qui donnait l'impression que Serge passait directement de la scène au plateau pour rejoindre le présentateur et Whitney Houston sur le divan. A ce moment-là, j'étais avec Bambou devant la télé : elle m'a montré Serge dans son costume noir, juste après la séquence live, et elle m'a dit : « Là, il a bu ! » Et quand il a sorti sa fameuse phrase à Whitney Houston, je ne voulais pas regarder Bambou, parce que j'avais peur qu'elle soit dérangée ou fâchée, mais je l'ai fait, et elle m'a juste dit : « Oui, oui, bon, c'est Serge, quoi... »


Il y a une anecdote que m'a évoqué Gary Georgett hors micro au sujet de « Marilou sous la neige » : tu peux la raconter ?
(rires) Bien sûr ! Steve ne connaissait pas la signification des paroles de « Marilou sous la neige » : pour lui, c'était juste une jolie chanson, et donc, il s'est mis à danser dessus en plein concert. Alors, Serge l'a pris à part le lendemain et il lui a expliqué la chanson en lui disant qu'elle était très triste et qu'il ne pouvait pas faire ça. Et d'après Bambou, jusqu'au jour de sa mort, Serge a eu ce souvenir de Steve et il en riait toujours ! Elle m'a parlé aussi d'une vidéo tournée une semaine avant la mort de Serge, chez Jane, où on le voit déconner, jouer du piano, raconter des blagues, et les blagues qu'il raconte sont celles que lui avait apprises mon frère. D'ailleurs, Steve a un souvenir matériel de Serge. Un soir, Serge nous avait tous invités à dîner. Vers la fin du repas, Steve a pris dans son portefeuille un billet d'un dollar et, avec un stylo, il a écrit quelque chose sur ce billet, qu'il a donné à Serge. Serge a alors dit : « Quoi ? Un dollar ? Bêh! » Il a donc écrasé le billet et il l'a jeté sous la table, puis il a pris sa mallette, dont il a sorti une coupure de 500 francs. Sur cette coupure, il a écrit en anglais « Steve is a whore, still I love him, Gainsbourg » (« Steve est une pute, pourtant, je l'aime, Gainsbourg ») et il l'a donné à Steve. En quittant le restaurant, Steve m'a filé ce billet et m'a dit de le garder sur moi jusqu'à notre retour aux Etats-Unis, parce qu'il savait que, panier percé comme il l'était, il dépenserait inévitablement cet argent. Donc, une fois revenu aux States, j'ai fait encadrer le billet et, comme convenu, je l'ai rendu à Steve. Or, il y a un an, Steve a eu l'idée de le mettre aux enchères sur Ebay France - pour lui comme pour moi, ce ne sont pas les souvenirs matériels comme un bout de papier qui comptent, c'est ce que nous avons vécu avec Serge, simplement, aussi bien nos collaborations que nos conneries ensemble... Enfin, pour rigoler, donc, il a mis un prix minimum de 20 000 euros. Le lendemain, il a reçu un mail de la direction d'Ebay qui lui disait qu'ils avaient retiré son objet de la vente parce qu'il est « contraire à la loi de vendre un trésor national français » !


D'après ce qu'on dit, tu aurais toi aussi un souvenir tangible de Serge...
Oui, absolument. A la fin d'un repas à la brasserie Bofinger, Serge a pris dans sa mallette une feuille blanche de format A4 et un stylo à encre et il a dessiné un autoportrait, de profil, où on le voit fumer une cigarette. Il nous a montré ce portrait quelques instants, il l'a regardé en faisant une grimace, puis il l'a écrasé dans sa main, l'a mis en boule et il l'a jeté sous la table. Vingt minutes après, je l'ai ramassé. Depuis deux ans, ce dessin est dans les galeries de Christie's, rue Matignon : ils m'ont dit qu'ils allaient l'encadrer et l'exposer.


Est-ce toi et ton frère qui chantez sur la B.O. du film « Charlotte For Ever » ?
Il n'y a que moi là-dessus, j'ai enregistré plusieurs pistes vocales, qui ont été superposées. J'étais seul au studio Plus Trente de Paris avec Serge, Philippe Lerichomme et l'ingénieur du son, et Serge m'a demandé de chanter non pas des mots ou des mélodies mais des petites partitions ici ou là, de simples « ouh-ouh » et « ah », je n'ai pas fait ce qu'on pourrait appeler des choeurs « traditionnels ». Il m'a même demandé de hurler pour une scène d'accident de voiture. Et je n'ai jamais vu le film ! Par contre, pour l'album de Charlotte « Charlotte For Ever », moi et Steve avons fait ensemble des choeurs, toujours en France. Nous avons chanté aussi sur « Lulu » et « Shangai » de Bambou.


Tu avais sympathisé avec elle dès la tournée « Love On The Beat », je crois ?
Bien sûr ! Elle était tellement gentille avec les musiciens ! Elle nous préparait des repas chinois, des spécialités de son enfance...


Bien que tu n'aies plus travaillé pour Serge par la suite, as-tu été amené à le revoir ?
Souvent. A partir de 1986, je suis revenu régulièrement à Paris, presque tous les ans, pour quelques jours, et à chaque fois, je rencontrais Serge. Je me souviens qu’un soir, on dînait ensemble au Galant Verre, un tout petit restaurant de six ou sept tables qui se trouvait rue de Verneuil, presque en face de chez lui. A un moment, un monsieur et sa femme sont entrés, et en les voyant, Serge a dit en anglais, bien fort : « Hé, louke ! Dis iz aouère ministère of queultchure wiv iz eugli ouaillfe ! » (« Eh, regarde, voilà notre ministre de la Culture avec son boudin ! ») (rires) Une demi-heure après, Serge m’a dit en me montrant un tableau sur le mur, juste à côté de nous (une huile sur toile) : « Pouah  ! Regarde-moi ça, c’est horrible, dé-gueu-lasse ! » Il a alors écrasé lentement sa clope sur ce tableau pendant presque une minute, mais comme il n’arrivait pas à le percer, il a mis sa clope allumée dans sa bouche, a appuyé avec contre la toile et il s’est mis à tirer bien fort dessus, jusqu’à ce qu’un trou se forme enfin dans le tableau. Le patron du resto, les clients et les serveurs le regardaient en rigolant. Aucun d'entre eux n'a cherché à l'empêcher de faire ça, parce qu'ils savaient que ce tableau vaudrait quatre ou cinq fois plus cher à cause de ce trou de cigarette fait par Serge Gainsbourg !


Comment as-tu appris le décès de Serge ?
C'est Stan Harrison qui m'a appelé : « George ? J'ai de mauvaises nouvelles... » « C'est Serge ? » « Oui. » « Okay, merci, Stan. On part dès que possible. » Et j'ai téléphoné à Steve. Nous savions que nous devions absolument assister aux obsèques, c'était obligatoire pour nous. Trois ou quatre heures après, nous étions à l'aéroport. Nous sommes d'abord passés par Londres, puis nous avons rejoint la France en hovercraft.


Apparemment, de tous les anciens membres du groupe, seuls toi et ton frère étiez présents au cimetière du Montparnasse...
Parce que nous seuls avions alors la possibilité de nous libérer et de nous rendre en France. C'était juste notre manière d'exprimer notre soutien à Bambou, Jane et Charlotte. Le matin, nous nous sommes présentés à l'angle nord-est du cimetière, où Robert « Dada » Adamy, notre ancien tour-manager, nous a donné des pass. Il y avait des hélicos, des flics stationnés tous les vingt mètres, qui empêchaient les gens de grimper sur les murs, et toutes ces personnalités... C'était incroyable... Philippe Lerichomme était sans doute le plus brisé, inconsolable, il pleurait. Bambou était en deuil profond, on aurait dit un enfant perdu, très fragile... Elle adorait Serge, elle lui était entièrement dévouée, leur relation n'était pas une relation d'intérêt... J'ai un souvenir très clair d'elle, Jane, Charlotte et Lulu à ces obsèques : ils étaient entourés d'une brume de tristesse. On voulait les réconforter, leur dire quelque chose, mais les paroles ne venaient pas facilement, c'était presque impossible de leur parler, parce qu'on n'avait pas l'impression qu'ils pouvaient nous entendre. Après la cérémonie, moi et Steve sommes allés avec une dizaine de membres de l'équipe technique de la tournée 85 dans un bar, où on a bu pendant deux ou trois heures, rigolé, échangé des souvenirs, parce que c'était ce que Serge aurait souhaité. C'est dingue, d'ailleurs, je pense à une chose : aujourd'hui, je suis plus âgé de deux ans que Serge au moment de cette tournée « Love On The Beat » : il avait 57 ans et moi, j'en ai 59.


Que retiendras-tu le plus de lui ?
Ce que moi et les autres musiciens avons vu avant tout de lui, c’est son incroyable humanité, sa joie de vivre, le fait qu’il ignorait les codes, les règles. Sa manière de réagir, chaque mot qu’il disait, chaque mouvement qu’il faisait, tout venait de l’intérieur, naturellement. Serge vivait dans l’instant, il ne se souciait ni de son passé, ni de son avenir : il s’en foutait complètement, comme il se foutait de la politique, de son compte en banque, de la carrière des autres artistes, que sais-je encore... Ce dont il se souciait par-dessus tout, c’était de ses enfants : il aimait ses enfants, il aimait Charlotte et Lulu, de tout son être. Bien sûr, c’était quand même un adulte responsable, aussi, qui savait ce qu’il avait à faire, mais sous bien des aspects, il était comme un gosse de six ou sept ans…


… une sorte de Peter Pan, un enfant dans un corps d’adulte ?
Oui, exactement. Et c’est cela qui faisait chez lui ce quelque chose de spécial : il voulait s’amuser, il voulait divertir les autres et se divertir, parce qu’il adorait ça. Ce qui était le plus important pour lui, c’était d’avoir la liberté de faire tout ce qu’il voulait faire à l’instant même où il voulait le faire et sans que personne ne l’en empêche. C’était sa joie et c'était la nôtre aussi.


Voir aussi l'interview de Gary Georgett + les photos souvenirs de la tournée 85 http://georgesimms.com/gainsbourg.aspx
© Fred Régent  - Interview réalisée en Septembre 2008 pour TDC.com
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