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Gary Georgett


Il a accompagné Serge Gainsbourg sur scène (à ce titre, il joue sur les albums live au Casino de Paris et au Zénith), ainsi qu'en studio, sur « You're Under Arrest », enregistrant aussi pour Charlotte Gainsbourg sur « Charlotte For Ever », pour Bambou sur « Made In China » et (ce qu'on sait moins) sur la B.O de « Stan The Flasher » et celle (inédite) de « Charlotte For Ever ». Ses talents d'arrangeur aussi plaisaient à Serge, à tel point qu'en 1991, c'est lui qui devait s'occuper de l'habillage musical de « Moi m'aime Bwana », l'album que Gainsbourg allait enregistrer à la Nouvelle-Orléans et qu'il n'a finalement pas pu faire. Retrouvé dans son New Jersey natal, Gary Georgett, l'ancien claviériste de Gainsbourg, a accepté avec enthousiasme d'accorder à votre serviteur une longue interview transatlantique par téléphone, répartie sur quatre journées à raison d'environ 45 minutes de discussion par séance.


Comme Billy Rush, tu viens du New Jersey. Jouais-tu avec lui dans le groupe de Southside Johnny ?
Non, j’avais fait quelques trucs pour Southside Johnny par ci, par là, mais je ne faisais pas partie de son groupe. En fait, question scène, avant de jouer pour Serge, je me produisais surtout dans les mariages ou les bar-mitzvahs ! Par contre, j’avais déjà bossé en studio pour Billy Rush, qui m’associait souvent à ses projets, comme des jingles publicitaires, par exemple. Je vivais alors à une vingtaine de minutes du House Of Music, le studio où Serge avait enregistré « Love On The Beat » : c’était un studio que Billy avait construit dans sa maison, à Belmar, au bord de la rivière Jersey.


Ce n’est pourtant pas toi qui joue sur « Love On The Beat », mais Larry Fast... Vous vous connaissez ?


Te souviens-tu de la première rencontre avec Gainsbourg ?
Bien sûr ! Ca se passait au mois d'août, dans un studio de répétition. Nous ne savions pas trop à quoi nous attendre : dans l'équipe, personne, pas même nous, les musiciens, n'avait entendu parler de lui avant. Si je ne devais me servir que d'un seul mot pour décrire ma première impression de lui, ce serait « flamboyant ». Quand il est entré dans la pièce, il était débordant de vie, tout dans son comportement semblait dire : « Je suis une star », mais il ne nous snobait pas du tout ; il a serré la main et dit bonjour à tout le monde, très naturellement, très simplement... Et là, sans que je sache trop pourquoi, il m'a pris tout de suite en sympathie, alors que moi, je restais dans mon coin, très calme ; je crois d'ailleurs que c'est à cause de ça que je lui ai plu : si j'en avais fait trop, il ne m'aurait peut-être pas remarqué. J'étais alors assez intimidé, à cause de l'équipe de télévision qui le suivait pas à pas. Dans le studio, il y avait un piano et mes claviers : quand on a commencé à travailler, je lui ai parlé des accords et des sons dont je comptais me servir sur certaines chansons et il semblait assez impressionné. Après la séance de travail, il nous a tous invités à déjeuner. A un moment, on marchait dans la rue et on rigolait avec lui quand, d'un seul coup, il a sauté du trottoir et il s'est planté au beau milieu de la route, juste devant un taxi, pour le faire arrêter : le taxi a alors freiné dans un crissement de pneus et l'a évité de justesse. Je n'en revenais pas.


En tant que claviériste, que pensais-tu des compositions et du jeu de Serge ?
Il connaissait beaucoup de choses, mais je dirais que son jeu en lui-même n’était pas aussi développé que ses connaissances. Bien sûr, il avait quand même été pianiste de bar, ce dont il nous parlait à l'occasion – je crois d’ailleurs pouvoir dire que s’il avait moins bu et s’il s’était un peu plus concentré là-dessus, il aurait pu faire un pianiste tout à fait présentable. Lui et moi, on tapait souvent le bœuf ensemble, un peu comme dans cette vidéo où on le voit avec Screamin’Jay Hawkins... Pour les compositions, quand il arrivait avec une idée, c’était toujours quelque chose de très différent de ce que faisaient les autres, avec des mélodies tout à fait uniques, même si, des fois, ce n’étaient que quelques riffs.


Comment trouvais-tu ses anciennes chansons ?
Très franchement, pour moi, au départ, elles sonnaient un peu comme de l'easy listening ou de la musique d'ascenseur. En tout cas, il y avait une énorme différence par rapport à celles de « Love On The Beat », qui étaient plutôt de l'euro-disco. J'aimais bien les titres reggae, en tout cas : sur scène, j'ai adoré les jouer. En plus, on ne savait pas de quoi parlaient ces chansons, ou très peu.


Mais on a bien dû vous le dire, au fur et à mesure ?
Oui, mais personne ne nous expliquait vraiment en profondeur. Si, de temps en temps, il nous arrivait de demander, on nous répondait en rigolant : « Laisse tomber ! » ou quelque chose comme ça. Quand Serge nous indiquait de quelle manière jouer une chanson, il disait très souvent que c'était une chanson « triste », et le mot « sad », « triste », revenait en fait tout le temps dans sa bouche à propos de ses chansons. A force, c'était devenu une blague entre nous : « Ouais, bon, encore une chanson triste, okay ! » (rires)... C'était surtout vis-à-vis de Tony « Thunder » Smith qu'il était le plus attentif : en répète, il est arrivé à Tony deux ou trois fois de se planter sur une chanson, et Serge le lui a fait remarquer, mais gentiment, sans crier. Pour le Casino, nous avons répété pendant à peu près deux semaines et je peux te dire que pour Serge, l'histoire avec le taxi n'avait été que le tout début de la grande folie : songe que tous les jours, à dix heures du matin, il versait du Pernod dans son café ! Donc, imagine-le un peu à la fin de la journée...


Quelles étaient ses méthodes de travail, avec vous ?
Il avait ses idées, et Billy Rush et moi les développions. Il pouvait nous passer une bande où on l'entendait juste chanter et on rajoutait tous nos trucs là-dessus. Comme il venait un peu de la vieille école (celle des orchestres), il n'était pas trop dans son élément avec les boîtes à rythmes, les synthés... Durant toutes les répétitions pour le Casino de Paris, il était là et, à la fin, il donnait toujours son avis sur nos trouvailles. Pour moi, c'était un super-boulot, puisque je ne me souviens pas l'avoir entendu me dire une seule fois qu'il n'aimait pas quelque chose dans ce que je faisais. Et quand nous avons enregistré avec lui en studio, c'était pareil : il avait toujours le dernier mot, mais il ne nous refusait jamais rien et avec lui, nous n'avions aucune pression sur les épaules, c'était incroyablement relax... Il est venu à toutes les séances que nous avons faites pour lui, aussi bien celles de « You're Under Arrest » que l'album de Charlotte et celui de Bambou. On enregistrait chez Billy les pistes instrumentales, puis Serge emportait les bandes à Paris, et là, il enregistrait les parties vocales.


Tu étais le plus jeune, dans le groupe ?
Oui, j’étais aussi le plus inexpérimenté. A cette époque, j’avais fini mes études depuis cinq ou six ans, je les avais faites à Boston : je me rappelle d’ailleurs y avoir vu un soir Tony « Thunder » Smith dans le Jan Hammer Band, et Jan Hammer était une de mes idoles, tout comme Jeff Beck, pour qui Tony avait également joué. Pour moi, c’était tout à fait incroyable de me retrouver côte à côte avec lui sur une scène. Ce qu'il y avait d'étonnant, aussi, c'était l'alchimie qui se produisait entre nous tous dans le groupe, étant donné que nous ne nous connaissions pas, ou très peu, et que nous avions joué avec des gens très différents. Là, il n'y avait pas de conflits de personnalité ou d'égo, on s'entendait tous merveilleusement bien, on avait du plaisir à jouer ensemble mais aussi à être ensemble, tout simplement. Au moment du Casino de Paris, je venais juste de m'acheter une maison dans le New Jersey et avant d'y entreprendre des travaux, j'ai pu faire venir ma femme à Paris pour quelques jours. Toute l'équipe l'appelait « Madame Gary » ! On logeait dans un hôtel de Pigalle et je me rappelle que depuis ma chambre, j'avais une vue imprenable sur le toit du Moulin Rouge...


Qui avait eu l'idée de vous habiller tous de la même façon, avec ces tenues en jean ?
Je crois bien que c'était Serge, vu que c'était ce qu'il portait tout le temps. D'ailleurs, je l'ai toujours, ma tenue de l'époque : même si je ne rentre plus dedans depuis longtemps, je la garde (rires) ! Pour la tournée « You're Under Arrest », il nous avait fait habiller avec des tenues différentes, plus sombres, et là, on n'avait pas vraiment aimé, mais il avait insisté et on avait fini par accepter.


Quel serait ton meilleur souvenir de la tournée « Love On The Beat » ?
Le 24 novembre 85, on se trouvait à Montpellier, où on devait jouer. C'était le jour de mes trente ans. Le soir, Serge a fait arrêter le concert et tout le monde a chanté « Happy birthday » pour moi. J'étais tellement embarrassé et intimidé que durant quelques secondes, je me suis caché la figure sous une serviette ! Après le concert, Serge m'a demandé pourquoi j'avais fait ça et tout ce que j'ai trouvé à lui répondre, c'était que je ne savais tout simplement pas quoi faire avec ma tête à ce moment-là (rires) !


L'a t-il fait avec d'autres membres du groupe ?
Oh, oui. Des fois, il prétendait même que c'était l'anniversaire d'un d'entre nous, juste pour blaguer et faire la fête : je crois d'ailleurs que Tony a bien eu trois anniversaires lors de la seule tournée « Love On The Beat » !


Quelles villes t'ont le plus marqué lors des tournées ?
J'ai trouvé Dijon magnifique (même si je n'y suis resté qu'une journée ou deux), à cause des toits, si mes souvenirs sont bons. Jouer à Metz était quelque chose de spécial pour moi, aussi, puisque mon grand-père venait de là-bas (mes racines sont françaises), mais je n'ai pas eu vraiment le temps d'explorer cette ville. En fait, nous enchaînions les dates sur ces tournées, on était sans cesse sur la route, on avait un planning de dingue... J'ai bien aimé Marseille, également, même si pendant la tournée « Love On The Beat », nous n'avions pas pu y séjourner – nous nous étions rendus dans un hôtel en banlieue. Durant le concert, quelqu'un nous avait balancé du gaz lacrymogène sur scène : ce n'était pas bien grave, mais nous avions quand même dû nous arrêter pendant une bonne dizaine de minutes. Par contre, la deuxième fois que nous y sommes allés, pour la tournée « You're Under Arrest », nous avons pu descendre en ville et là, on voyait l'église Notre-Dame de la Garde et les calanques depuis nos chambres. Mais au Casino de Paris aussi, un attentat avait eu lieu : à quatre heures du matin, des gens avaient fait exploser une bombe dans l'entrée. Heureusement, il n'y avait eu que quelques dégâts matériels...


Quelles chansons aimais-tu le plus jouer sur scène ?
« Initials BB », les chansons reggae... Au sujet de notre version de « La Javanaise » (avec laquelle on clôturait le concert), quelqu'un avait écrit une critique dans un journal et après ça, tout le monde me surnommait « le génie » (en français). Il y avait « Dépression au-dessus du jardin » qui était intéressante à jouer, bien que peut-être un peu répétitive pour moi, mais je m'en souviens très bien, avec cette belle mélodie... Ah, j'adorais jouer « Ballade de Johnny-Jane », aussi : j'ai mis du temps à la capter, celle-là, je devais la répéter tous les jours afin de ne pas la bousiller. D'ailleurs, le type qui joue du piano sur la version studio originale est très bon, il a un feeling vraiment particulier, que je n'ai pas réussi à retrouver en interprétant la chanson.


Il s'appelle Jean-Pierre Sabar et il en a co-écrit la musique avec Gainsbourg... Mais pour les titres reggae, vos versions ne valent pas les originales, franchement.
Disons que là, nous faisions du reggae plus dans un esprit rock, un style rock, presque comme The Police, en fait. Pourtant, on s'amusait bien en les jouant, ces chansons. Au Casino, c'est à peu près à partir de la troisième semaine que le groupe a vraiment trouvé ses marques et certaines chansons avaient évolué entretemps. Du reste, aujourd'hui, je trouve que la maison de disques s'y est pris un peu trop tôt pour nous filmer et nous enregistrer pour l'album et la vidéo live, parce que ça commençait à peine à coller entre nous sur scène, et elle a fait pareil au Zénith, trois ans après... Mais bon, quand j'écoute les disques, je me dis qu'on ne s'est pas trop mal débrouillés, quand même.


Y a t-il eu des pistes refaites en studio pour ces albums live ?
Très, très peu, vraiment. Je me souviens avoir retouché un passage du Casino de Paris, pas à cause de mon jeu, mais parce que ce passage avait été mal enregistré, c'est tout. Pour le Zénith, par contre, je n'ai rien rejoué en studio.


Je dirais que c'est surtout ton son de claviers qui n'a pas bien vieilli dans ces enregistrements...
Oui, mais c'était la musique et le son des années 80, aussi... De ce point de vue, la tournée « You're Under Arrest » était mieux, d'après moi. En plus, le problème au Casino, c'est qu'au lieu d'un vrai piano, on m'avait donné un piano-synthé et je n'ai jamais vraiment aimé le son de cet instrument, qui, de surcroît, était très dur à programmer. D'ailleurs, dans la vidéo, on ne me voit pas souvent m'en servir, je préférais les deux autres claviers, le Yamaha et le TX7.


En avril 86, Gainsbourg s'est produit avec vous au Printemps de Bourges. Il existe des images de ce concert, où on vous voit tous le porter en triomphe et l'envoyer dans les airs.
Ce n'est pas la seule fois qu'on l'a fait, il y a eu des concerts où il n'y avait pas de caméras et où on a fait la même chose.

Juste après ce concert a eu lieu le fameux incident avec Whitney Houston. Quels en sont tes souvenirs ?
Nous n'étions pas là quand ça s'est passé, parce que nous n'avons pas joué en direct : en fait, nous avions fait notre version de « Bonnie And Clyde » le jour d'avant sur le plateau. Lors de l'enregistrement de la séquence (qui s'était très bien passé), Whitney Houston était là et nous l'avons tous rencontrée : elle était très gentille avec tout le monde. Le soir d'après, je me trouvais à l'hôtel avec Billy et John K : comme d'habitude, pour le direct, Serge était bourré et c'est là qu'il a largué sa bombe. En voyant ça, nous étions tous à gueuler devant la télé : « Mais qu'est-ce qu'il fait ? » Et c'est presque devenu un événement à l'échelle internationale, People Magazine en a même parlé aux Etats-Unis.


En 87, c'est l'album « You're Under Arrest », à nouveau enregistré chez Billy Rush. Avant l'interview, tu m'as dit que c'est toi qui aurais trouvé l'arrangement de « Mon légionnaire »...
Disons que sur ce titre, j'ai amené des suggestions et qu'elles ont été approuvées par Serge et Billy. En fait, j'avais en tête la chanson « One Night In Bangkok » de Murray Head, plus spécialement les accords au clavier : pendant deux ou trois heures, j'ai cherché des trucs à partir de ces accords, tandis que Serge et Billy se trouvaient à l'extérieur. Quand ils sont revenus, je leur ai fait écouter ma bande. Ils ont trouvé ça chouette, et ils l'ont pris. Dans un sampler que j'avais amené au studio, j'avais des sons de cuivres et la partie de Stan Harrison est venue de ça, un peu par accident. Sur ce titre, Serge chante d'une manière étonnante, il susurre, presque.


Vous vous retrouvez ensuite pour les concerts au Zénith et la tournée « You're Under Arrest », mais là, pour Serge, les choses avaient beaucoup changé par rapport au Casino.
En effet. A ce moment-là, les médecins lui avaient dit qu'il devait arrêter de boire, sans ça, il mourrait dans deux ans. Donc, il a fait des efforts, il a au moins essayé de se limiter, mais ça a été très dur pour lui : dans la vidéo du Zénith, on voit à quel point il en bave. Là, en l'espace de trois ans, c'était presque comme s'il avait vieilli d'une décennie, même si je pense qu'il a été plus souvent bourré sur la tournée « Love On The Beat ». Il me semble qu'il vivait alors à l'hôtel, au Ritz, si je me rappelle bien. Cette tournée « You're Under Arrest » était pourtant énorme, avec là encore tout plein de dates, un décor gigantesque sur scène, et j'ai aimé la faire, mais pour nous, ce n'était pas évident, car nous avions eu moins de temps qu'à l'époque du Casino de Paris pour répéter. En plus, au Zénith, il y avait l'équipe de tournage de la vidéo et on a été enregistrés très tôt (alors qu'on devait jouer là-bas trois semaines !), c'était donc assez embêtant, et nous avions du mal à nous concentrer... Je trouvais quand même qu'il y avait une très bonne set-liste sur cette tournée, les titres s'enchaînaient comme si ça coulait de source. Là, on avait vraiment répété beaucoup de chansons, quarante ou cinquante, je crois, bien plus que sur la tournée précédente : on nous avait donné plein de ses anciens disques et à partir de là, nous avions appris autant de chansons que possible. Je me souviens de « Valse de Melody », avec ses accords très touffus : je l'avais apprise d'oreille, ce qui m'avait pris un bon bout de temps.


Lui est-il arrivé de donner des mauvais concerts sur cette tournée ?
Je dirais qu'avec lui, aucun concert n'était mauvais d'un bout à l'autre, il y avait même des moments où il était vraiment très bon. En général, c'était à peu près vers le milieu du set qu'il trouvait ses marques et des fois, il se sentait tellement bien sur scène qu'il ne voulait plus en partir. Il nous est même arrivé un soir de rejouer trois fois « Mon légionnaire » en dernier rappel, tellement les gens applaudissaient.


T'arrivait-il de boire quelques verres avec lui ?
(rires) Oui, l’alcool, c’était un peu notre péché mignon, même si on ne buvait jamais avant les concerts, plutôt après, à l’hôtel, pour rigoler. Moi, c’est tout juste s’il m’arrivait de prendre un petit verre de vin pour me rafraîchir sous les projecteurs...


Te souviens-tu de l'histoire sur l'autoroute, avec le tour-bus ?
Oui, bien sûr, je crois que ça se passait du côté de Toulon...


Tu confirmes donc que Serge a signé des autographes sur les seins de certaines filles ?
Oh, oui, mais il le faisait sur leurs fesses, aussi (rires) ! Dans le genre, je me souviens qu'une fois, moi et Billy sommes sortis de l'hôtel en sa compagnie parce qu'il voulait faire un tour dans un parc voisin et ça n'a pas loupé : au bout de même pas deux minutes, il y avait un attroupement d'une centaine de personnes autour de lui, tout le monde voulait lui faire signer quelque chose. Moi et Billy, on tenait les gens à distance, mais de notre mieux. On lui faisait presque office de gardes du corps, pour le coup. Il ne refusait jamais un autographe, et plus spécialement quand c'était un gosse qui le lui demandait.


Quelles étaient vos autres distractions, en tournée ?
On jouait beaucoup aux échecs avec lui, dans le bus - faut dire qu'on y passait pas mal de temps ! Quand il voyait qu'il allait perdre la partie, il balayait les pièces d'un revers de main. Le plus souvent, je perdais contre lui, mais il faut dire que je ne suis pas un très bon joueur... Une fois, pourtant, j'étais sûr et certain que j'allais le battre, j'avais un coup en or de prêt, mais avant que je puisse le faire, il en a sorti un qui m'a tout de suite mis mat : j'étais tellement furax que j'ai balancé le jeu contre la vitre ! J'ai fait quelques parties avec lui rue de Verneuil, aussi. Billy, lui, le battait, le plus souvent. Avec Stan Harrison, il était à égalité. Mais en fait, vis-à-vis de lui, nous étions tous égaux, tous semblables, il ne nous prenait pas de haut, et c'est ça qui le rendait si spécial. Tu vois, il aurait très bien pu voyager de son côté et loger dans d'autres hôtels, par exemple, mais il restait toujours avec nous, parce qu'il aimait vraiment être en notre compagnie : on s'amusait beaucoup avec lui, on le charriait tout le temps, il nous racontait des blagues, on se serait presque cru dans une équipe de base-ball... Je crois qu'il n'y a pas une seule personne dans ce groupe qui oubliera ce que nous avons vécu sur ces tournées.


Quand tu écoutes aujourd'hui « Made In China » de Bambou, qu'en penses-tu ?
Musicalement, j'en suis assez fier, il y a des très bonnes choses dessus et ça a été très agréable pour nous de le faire, mais Bambou (soupir)... Disons que c'est pas une chanteuse, tout simplement (rires) ! Je sais que dans une chanson de cet album, moi et Billy avons rajouté un pont, et on avait presque supplié Serge pour ça, parce qu'il n'en mettait jamais dans ses compositions.


C'est toi qui joues sur la B.O. de « Stan The Flasher », que tu as arrangée.
Oui. Philippe Lerichomme m'avait appelé pour me demander de venir à Paris. Là encore, c'était plutôt facile, comme boulot : Serge avait trouvé deux thèmes qui avaient une belle mélodie, assez répétitive. Il me les avait montrés chez lui. Cette musique allait très bien avec les scènes automnales du film, quand on voit les feuilles mortes tomber... J'ai enregistré avec un Korg, sur lequel on avait mis beaucoup de réverbération. C'était super pour l'époque, mais aujourd'hui, je ne peux plus le réécouter tellement le son de ce clavier est daté ! J'ai joué des cymbalettes, aussi, elles sont même l'élément-clé de ces morceaux. Pour cette B.O., j'ai été payé à l'époque, mais je touche aussi des royalties, aujourd'hui. Le film, je l'ai pas aimé : trop sombre.


Comment allait-il, à ce moment-là ?
Encore assez bien, je dirais. En tout cas, par rapport à la tournée « You're Under Arrest », il n'avait guère changé. Il semblait content que je sois là. Un soir, on est allés dîner ensemble à la Coupole et ensuite, il m'a emmené dans un commissariat. Les flics l'adoraient ! Moi, j'étais assis là, sans dire un mot, vu que je ne comprenais rien de ce qu'ils disaient, je me contentais de rigoler bêtement. Et on s'est retrouvés à faire un tour de la ville dans un panier à salade, à trois heures du matin, c'était pour moi assez surréaliste... Après une journée de travail en studio, une fois rentré à mon hôtel, j'ai allumé la télé et on y voyait Serge au musée d'Orsay, qui donnait son avis sur des tableaux. Devant un Manet qu'il n'aimait pas, il s'est écrié en anglais « This is shit! » (rires) et là, je me suis demandé quand ils allaient finir par comprendre que c'était vraiment impossible de montrer Serge en direct à l'antenne (rires) !


Tu travaillais donc chez lui, rue de Verneuil...
Oui, c'était vraiment une jolie petite maison. Je me souviens de son écran géant, dans sa chambre, sur lequel il regardait des films, de son Synclavier... De temps en temps, des flics venaient le voir. C'était un hôte formidable, qui veillait à ce que ses visiteurs ne manquent de rien, aient toujours ce qu'ils désiraient : une fois, il m'a servi une bière, qui était au moins à la température ambiante, en tout cas incroyablement chaude pour moi, alors que nous, aux States, nous aimons boire notre bière froide. Je lui ai alors demandé si je pouvais avoir un glaçon que je puisse mettre dedans et il m'a regardé comme si j'étais un Martien ! Il n'arrêtait pas de me montrer sa vidéo avec Screamin' Jay Hawkins : au début, c'était marrant à regarder, mais après... Je crois que Screamin' Jay Hawkins l'obsédait.


Te parlait-il des artistes qu'il aimait ?
A un moment, il était très branché reggae, mais ce qu'il aimait surtout, c'était le blues. Quand on tapait le boeuf, c'était presque toujours sur du blues. Il appréciait le fait que je sache jouer du ragtime, et la Nouvelle-Orléans le fascinait...


Justement : en mars 1991, tu devais faire les arrangements de son album, qui allait avoir une forte coloration blues. Parle-moi de ça...
Là encore, c'est Philippe Lerichomme qui m'a appelé et m'a parlé du projet. Philippe bossait pour la maison de disques, il était vraiment un pro, il s'occupait de tout dans les moindres détails et il ne faisait jamais rien de travers. Il était d'une loyauté absolue envers Serge : il veillait sur lui, et quand Serge lui demandait d'aller lui chercher quelque chose, il y allait tout de suite et il le lui ramenait. Il me semble bien avoir eu Serge au téléphone au sujet de ce disque, aussi, il m'a dit quel genre de musique il voulait y faire (mais on avait souvent un mal fou à se comprendre au bout du fil), et quelques jours plus tard, j'ai reçu un billet d'avion pour la Nouvelle-Orléans. Je commençais alors à ressentir une certaine excitation, une certaine nervosité, aussi : après tout, on allait jouer avec les Neville Brothers, quand même, et je me demandais justement comment j'allais rendre la musique de Serge accessible à un groupe comme celui-là ! Et puis, une semaine après que j'ai eu ce billet d'avion, Billy Rush m'a appelé pour m'apprendre le décès de Serge, et le jour suivant m'est parvenu un télégramme de Philippe qui disait « Voyage annulé – Serge est mort - Philippe »...


Merci mille fois, Gary.
Mais de rien ! Et si tu parles à un autre membre du groupe, passe-lui le bonjour de ma part.

Je l’ai rencontré, mais je ne le connais pas personnellement. A vrai dire, je ne sais même pas s’il est encore de ce monde, puisqu’il avait déjà presque la cinquantaine à cette époque... En fait, il se trouve que Billy m’avait appelé pour me demander de venir jouer pour lui sur « Love On The Beat », mais je n’étais pas libre ce jour-là (à cause d’une autre séance, il me semble) et c'est donc Larry Fast qu'il a pris. Après, j’ai joué sur un autre projet de Billy et puis, en 85, il m’a rappelé pour me parler de la tournée de Serge. Je me souviens de l'audition de Tony « Thunder » Smith à New York : au bout de même pas deux minutes, moi et Billy avons dit : « C'est lui! »


© Fred Régent  - Interview réalisée en Eté 2008 pour TDC.com
Tous droits de Reproduction interdits sans accords au préalable.
Photos ©1985 by Serge Van Pouck. All rights reserved."Serge Gainsbourg Tour 1985"
Voir plus de photos : http://georgesimms.com/gainsbourg.aspx

 

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