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L'interview du cinquantième anniversaire par Michel Leydier.

La porte s'entrouvre sur un nez busqué, un œil mi-clos. Mi-clos mais curieux. En fait c'est une sorte d'asymétrie à la Picasso qui se glisse dans l'embrasure ...


Michel Leydier est le biographe de Jacques Dutronc. Il a bien voulu livrer pour "tetedechou.com" ses souvenirs de "jeune homme" et sa rencontre avec Gainsbourg  qu'il laisse à ce site.

C'est l'histoire de deux "p'tits gars" qui décident de cogner à la porte du frais quinquagénaire le plus savamment déglingué de la rue de Verneuil. Nous sommes en 1978. C'est la fin de l'hiver. Il pleut. La génération de pisseuses qui s'apprête à mouiller pour Lucien-père n'en finit pas de sucer des sucres d'orge et autres sucettes à l'anis. Chronologiquement, l'artiste Gainsbourg se situe, rayon galettes, entre "L'homme à la tête de choux" et "Aux armes etc." ; côté pelloche, entre "Je t'aime... moi non plus" et "Equateur". Il n'a donc encore tâté ni du reggae ni du funk, ni remis les pieds sur les planches, ni brûlé aucun Pascal à la télé. Quant au fabricant de sports-air / prêt-à-chanter - aussi à l'aise dans le détail (hit-singles sans lendemain pour starlettes-Kleenex), que dans le demi-gros (album sur mesure), ou carrément le gros (cf. le protectorat Birkin) -, il s'apprête à gratter pour Deneuve, Adjani, Bashung, Chamfort, Charlotte... Ceci pour replacer les choses dans leur contexte. Vous y êtes ?

Donc toc-toc rue de Verneuil un jour de pluie.

La porte s'entrouvre sur un nez busqué, un œil mi-clos. Mi-clos mais curieux. En fait c'est une sorte d'asymétrie à la Picasso qui se glisse dans l'embrasure.
-C'est pour quoi ?

 

- Ben voilà ! C'est pour une interview... enfin si ça vous dérange pas, on aurait aimé vous poser quelques questions... mais si c'est pas possible...
Hésitations.
- Bougez pas ! je vais chercher mon agenda…

Sur le pas de porte on se regarde mon pote et moi. Des billes d'eau éclatent sur nos têtes. Preuve qu'on ne rêve pas.
- Mardi 14 heures ça vous va ?

Tu parles si ça nous va... Ça nous laisse quatre jours pour préparer un truc auquel on n'osait pas croire. À part ça, ça roule...

Mardi 14 heures. Donc.
Re-toc-toc ! Le même Picasso nous toise, un rien plus glauque que l'autre jour peut-être. Quelques secondes et puis ça lui revient. Il nous introduit.
-Installez-vous !

Il s'éclipse.
Comme l'impression que notre coup de grelot a sonné les matines par-ici. Tout est sombre. Le salon est aussi noir que sur les photos de Paris-Match. Le piano pareil. Sur la hi-fi, le chrome de la platine triangulaire brille. Terriblement seventies. Un Libé de deux jours traîne dans un coin. On branche le Nagra. Un micro sur pied pour l'ambiance et la sécurité... Un micro cravate pour l'artiste. Essais de niveaux : un deux, un deux...

Des pas dans l'escalier ! Birkin déboule de la porte du fond. Levis hyper moulant et T-shirt flou. Elle vient nous serrer la pince. Un grand sourire derrière ses mèches nous émeut. Gainsbourg revient avec un grand bol de café noir.

- Non ma cocotte ! Ils sont là pour moi ceux-là !

Il a un léger rictus de satisfaction. Quasi de gamin. Elle disparaît sans demander son reste.

- Elle attend des photographes pour une séance, nous explique-t-il avant de se marrer. Bon, on y va ?

Ça tourne !
- Je dis toujours que si on prend de la pellicule noir et blanc et qu'on photographie un ciel bleu, au développement on a rien. Tandis qu'en photographiant des orages, on a des abstractions à l'infini… C'était quoi la question ? (Rien à voir avec ça, mais on aime bien le petit lait...) Non mais la quête du bonheur n'est pas mon propos. Ni dans la vie, ni dans ce que j'écris… Et la solitude… j'ai été seul quand j'étais polygame, mais je suis actuellement monogame…

Ça démarre plutôt bien notre affaire. Le client, fidèle à son image médiatique, n'est pas avare de citations, aphorismes et autres petites phrases toutes faites.

- Quand on est un tant soit peu lucide, on ne peut être que pessimiste. Chaque homme doit un mort à la société, disait… Qui a dit ça ?… Nietzsche ?… Peut-être (rires). Et le cynisme là-dedans, ben c'est une façon de railler la cruauté de la réalité. Connaître le prix de tout et la valeur de rien, disait Oscar Wilde… J'ai un aphorisme qui est pas mal : prendre les femmes pour ce qu'elles ne sont pas et les laisser pour ce qu'elles sont. Ah ah ah !…

Jeans et chemise kaki, le cheveu écrasé par le sommeil, la barbe artistiquement négligée, Gainsbourg se fend la gueule. Face à nous, assis sur son canapé, les coudes vissés sur les genoux, il rit, fier de sa trouvaille. On l'accompagne. La moindre des choses.
Plus sérieux :
- Je suis assez réservé. Mais c'est pas un défaut, la timidité. Beaucoup de gens ouverts sont des faux-culs ! La timidité a quelque chose d'apathique, alors que la provocation est une dynamique. Une dynamique et un moteur. C'est vital chez moi, la provocation.

Les gitanes sans filtre s'enchaînent, ce qui, ajouté au café tiède et aux redoutables séquelles des excès nocturnes cueillies au saut du lit, lui procure une haleine qui n'évoque en rien la fraise sauvage des bois. Mais ça ne l'empêche pas d'être loquace et de s'étendre sur sa condition :
- Je n'ai trouvé ma voix que dans un art mineur, c'est-à-dire qu'au lieu d'avoir du génie j'ai du talent. C'est ça qui me ronge, comme le renard du spartiate… Enfin, c'est un renard que je caresse… avec volupté.

La conversation est détendue. Malgré notre jeunesse, notre hôte joue le jeu. Il nous avoue qu'il a du mal à retirer le masque qu'il a créé afin de se préserver, avant de convenir qu'il est finalement moulé à son propre visage. Il est aussi laid ! concède-t-il. Entre deux banalités, il se dit assez faux jeton, se déclare plutôt pour la peine de mort :
- Y a quand même pas mal d'ordures qui nous entourent qui méritent d'être raccourcies ; quand on s'enfonce dans l'ignominie, pourquoi parler de grâce ?

Il est bien lancé. On enchaîne avec le cas Birkin.
- J'ai trouvé le moyen d'être avec une fille avec qui je fais constamment la guerre, qui ne m'idolâtre absolument pas et qui n'est absolument pas parasitaire puisque c'est une actrice de cinéma.

Claquement de Zippo sous le pelage gris du menton. Le micro cravate n'apprécie pas.

- Mais je suis toujours sur mes gardes. C'est pour ça que je ne suis pas marié. J'ai une liaison en dents de scie qui est un combat de chaque jour avec des notions de rupture imminente. Danger éternel, amour éternel ! L'amour est un esclavage partagé… J'ai adopté une femme pour enlever ma misogynie envers les autres. Si j'avais poussé plus loin ma misogynie, je serais pédéraste. Mais comme je suis misanthrope aussi, ça ne colle pas… (rires)

Impossible de ne pas aborder la peinture.
- Comme disait Delacroix, il faut savoir être capable d'attraper un ouvrier tombant d'un échafaudage… Il faut beaucoup dessiner pour ça… Jusqu'à 30 ans j'ai assimilé toutes les tendances : impressionnisme, cubisme, surréalisme, dadaïsme, en passant par Manet, Delacroix, qui commençait à décomposer le prisme, et puis je n'ai pas trouvé ma voix. Parce que j'ai abandonné, par lâcheté. Parce que je trouvais que la vache enragée est un anachronisme… Mais qui dit que j'ai trouvé ma voix dans la chanson ? Après avoir lu Rimbaud et Picabia, et Tzara, et Péret, je ne vois pas ce que ma prosodie peut amener de plus… Je crée mais je ne laisse rien derrière moi. Encore que se survivre par une œuvre, je crois que c'est dépassé. Justement, depuis les cubistes qui collaient des journaux sur leurs toiles, sachant pertinemment que 25 ans ou 50 ans maximum après, le journal jaunirait. Ils s'en foutaient pas mal ! Non, c'est grotesque, on reste une goutte d'eau dans l'éternité si on se survit par une œuvre quelconque, ou par un message prophétique… Deux ou trois mille ans… et alors ? Au bout de quinze millions d'années, il ne restera pas grand-chose de tout ça…

Une grande gorgée de café froid clôt le sujet. Re-clap du Zippo ! L'aiguille gauche du Nagra fait un bond dans le rouge. Le tympan de mon pote accuse le coup. Il dégage l'oreillette.
La statue de l'Homme à la tête de chou nous regarde depuis le jardin à travers la fenêtre. Elle sourit de la feuille. C'est qu'elle en a vu défiler...

- Je peux me permettre avec la notoriété que j'ai d'être actuellement sérieux et pas trop me compromettre. C'est-à-dire d'être enfin sincère avec moi-même. Je fais des chansons pour Jane, par plaisir. Pour les autres, je bâcle, parce que j'ai beaucoup de technique… ça ne se voit pas. Non, je n'écris plus pour les autres, ça m'ennuie, ils peuvent pas cracher les mots que j'emploie actuellement… Si Dutronc rechantait, je lui referais des chansons. Parce que lui, au moins, il a une sacrée dose de dérision, comme moi. Il est timide et provocateur. Au cinéma il a eu un emploi excellent avec Zulawski ("L'important c'est d'aimer"), parce que c'est un grand tragédien. Je trouve que c'est dommage quand il joue son personnage… C'est comme moi, j'étais toujours nul à cause de la cécité des metteurs en scène : j'ai une sale gueule alors on me faisait jouer les truands, ou les lâches, je trouve ça dur… (moue de chien battu) J'ai un projet en tant que réalisateur : je pense tourner en septembre, peut-être à Los Angeles, avec, peut-être, Pacino, Jane, et Adjani… Un drame.

Revenons un instant à la chanson. Qu'est-ce qu'il aime, monsieur Serge ?
- Brel ? J'ai une qualité : je suis amnésique… Nougaro, lui, il s'est sclérosé à ma période années 1960, il a accaparé les musiciens que j'avais pris pour une séance… Bon Yves Simon, j'ai dit une fois à la télé : "Ça fait 20 ans que je copie Yves Simon" (rires)… Le reggae… c'est amusant… un peu débile… Et le punk, moi j'ai connu l'époque existentialiste juste après la guerre, c'était quand même plus marrant… Mes influences se bornent à Boris Vian. Basta !


En guise de point d'exclamation, Gainsbourg exhale une longue bouffée bleue en plein sur le micro cravate. Avis de tempête sous le casque. Heureusement qu'on a pensé au micro ambiance...

- Mais y a beaucoup de compromission dans tout ce que j'ai fait. En 1960 quand j'étais en train de couler, il y a eu un racisme sur l'âge : j'avais trente ans, j'étais un vieux. Alors j'ai fait la putain, pour France Gall, mais de façon marrante puisqu'elle ne savait pas. Quand on lui demande aujourd'hui pourquoi elle ne chante plus "Les sucettes", elle dit que c'est plus de son âge, donc elle n'a toujours rien compris… ah ah ah !

Plié en deux, le beau Serge. Il a besoin de cette dérision, ce sarcasme qui l'aide à vivre, comme il dit. Mais nous, on est pas là pour rire. Et la scène alors ?
- Je n'ai pas besoin du contact avec le public. Je n'aimais pas d'ailleurs le contact physique avec le public. Il y avait toujours un divorce entre nous. En amour, disait Balzac, il y en a toujours un qui souffre et l'autre qui s'ennuie. Moi je m'ennuyais. Et puis y a un côté colporteur : aller de ville en ville pour faire de la vente de disques, je trouve ça un peu chiant. Non, si je fais un jour de la scène, ce sera une comédie musicale à un personnage. Parler, chanter. Evidemment sans faire de claquettes…

Bon alors on se résume. Les projets :
- Alors mon bouquin chez Gallimard, collection Blanche… J'aime bien travailler à mon bouquin, mais lentement, parce que je suis très sensible à la forme, plus qu'au fond. Chez moi, les idées sont véhiculées par les mots, et pas l'inverse… Et puis un film… Et un double album dont j'ai déjà la pochette, photo prise dans le désert de Nubie, enregistré à Londres… Et puis, pour mes 20 ans de carrière, on me sort un coffret de luxe avec six disques…

Un bilan Lucien ?
- À 50 ans, je suis enfin un homme… Non, j'aimerais bien détruire beaucoup de choses. Mais bon, à quoi ça sert. C'est un point d'orgueil… De toute façon, tout ça se retrouvera bradé aux puces.

Clap de fin du Zippo ! Gainsbarre à la bourre, Gainsbourg à la barre : over !
- Bon ! On a fait le tour, non ?


Une heure trente que ça tourne, mine de rien. On se débranche et on se retire sur la pointe des pieds, tout en courbettes. Dehors ça bouchonne gentiment, ça klaxonne. Bip bip...
La descente est cruelle.

Quelque part, derrière une de ces fenêtres, c'est certain, une ménagère passe l'aspirateur dans son living. Une petite galette noire tourne sur la platine Dual à raison de 45 tours/minute. Des bigoudis sur la tête, elle fredonne : " Sea, sex and sun / Le soleil au zénith / Vingt ans, dix-huit / Dix-sept ans à la limite / Je ressuscite / Sea, sex and sun / (...) Le soleil au zénith / Me surexcite / Tes p'tits seins de Bakélite / Qui s'agitent ... ".
Giscard a plus que trois ans à tirer.
(© Michel Leydier - 1978)

 

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