Je n’ai pas la notion de nostalgie. J’ai une faculté d’oubli. C’est, je crois, une qualité.
Elle est volontaire, il y a des épisodes que j’ai voulu effacer de ma vie, Il y a eu des incidents, sur le plan sentimental surtout. Elle est sélective, je garde des moments cruciaux.
L'enfance
Ma mère avait perdu un petit garçon avant ma sœur aînée, elle ne voulait plus d’enfant. Et puis elle se trouve enceinte...
Alors elle va voir un mec - à l’époque c’était extrêmement prohibé et dangereux - dans un quartier glauque, Pigalle ou Barbès. Elle entre et voit une cuvette en émail, rouillée, cerclée de mauve, une cuvette à l’ancienne. Elle a eu peur, elle est partie.
Ensuite, le toubib entend battre deux cœurs et lui dit “Vous avez des jumeaux.”
Elle se dit “Chic, je vais avoir deux p’tits gars.” Le premier à sortir, c’est ma sœur, Alors elle s’est mise à pleurer en se disant “Je vais avoir deux filles.”
Et qui arrive ? Lulu ! (rires)... Alors là, évidemment, j’étais le chouchou de ma maman.
Mon premier souvenir est musical. C’est mon père au piano. Je devais l’entendre quand j’étais encore dans l’intérieur de ma mère... Il jouait Scarlatti, Bach, Chopin, Gershwin, Cole Porter, Irving Berlin. Ma première initiation.
Plus tard, il m’a mis lui-même au piano, au piano classique. A la TSF, comme ça s’appelait à l’époque, on n’écoutait que du classique. Mon père s’y mettait par plaisir mais, de par son métier, il était obligé de jouer la “Rhapsodie in blue” etc. etc. Que j’ai essayée, mais je n’ai jamais pu, je n’avais pas assez de technique.
Ses parents étaient-ils déjà musiciens ? Il a toujours été très secret là-dessus, je n’ai jamais su. Je ne savais rien. Il voulait être peintre, il a abandonné, il a fui les bolcheviques en passant par la Turquie et a dit “Le pays de la liberté, c’est la France.” Il avait une trentaine d’années.
Il est venu ici et pour gagner sa vie, il s’est mis au piano. Nous n’étions pas fortunés, il travaillait des nuits entières. Avait-il gardé des relations étroites avec la Russie ? Ah non, c’était impensable du temps du stalinisme, on ne pouvait pas avoir de correspondance. La patrie, c’est la France.
La ville que j’aime le plus au monde, c’est Paris. Et le langage le plus beau, celui que je maîtrise le mieux, c’est le français.
Mon père m’a appris le russe, je comprenais la culture cyrillique, je pouvais lire Gorki, mais j’ai oublié. Je comprenais ce que disaient mes parents.
Quand votre père vous a-t-il installé pour la première fois devant un piano ?
Je devais avoir cinq-six ans.
Vous l’aviez demandé ?
Ah non ! (sourire)... J’avais un mouchoir à gauche du clavier, parce que je savais pertinemment qu’à chaque leçon, j’allais me faire engueuler. Je faisais une fausse note sur les gammes et...
Il avait une voix assez âpre, j’étais blessé, je me mettais à pleurer. Mais c’était un bon professeur.
Son ambition était de me faire faire ce que lui voulait faire, de la peinture.
Avait-il totalement renoncé à peindre ? Il y a une histoire incroyable mais crédible, puisque c’est lui qui me l’a racontée. Il était dans le Transsibérien, il avait peint le portrait d’une femme qu’il avait aimée. Il s’est assoupi et on lui a piqué cette toile. Depuis, il s’était juré de ne plus jamais toucher à une plume ou à un pinceau. Ça paraît aberrant, mais c’est très slave.
Alors il a dit “C’est mon p’tit gars qui va prendre la relève.”
Quelle a été votre première réaction face à la musique et à la peinture ? Un attrait immédiat ?
Immédiat... La trilogie avec la musique, la peinture et les contes de Perrault, de Grimm, d’Andersen.
Puis, un peu plus tard, la poésie avec Rimbaud et la littérature avec Baudelaire, les traductions de Poe.
Un peu plus tard, Huysmans... Après, c’était instinctif, une démarche personnelle.
L’évolution de mon père s’est arrêtée à Schumann, Debussy, Ravel, et moi j’ai continué avec Stravinski, Schönberg, Alban Berg...
En jazz, le choc sera Billie Holliday, que j’ai adulée. Pour moi, c’est inégalable. Et puis, un jour, à la TSF, j’en ai pris plein la gueule avec Gillespie, c’était le be-bop. J’ai trouvé ça remarquable. Le plus grand génie qui soit, au piano, c’est bien Art Tatum. Mais je ne pouvais pas l’égaler, j’avais une main gauche assez faible.
Je jouais bien. En tant que pianiste de bar, j’avais un certain toucher, même si je n’avais pas la main gauche hallucinante d’Art Tatum ou de Count Basie. En tant que lyricist, Cole Porter est le plus grand pour moi. Quoiqu’Ira Gershwin, le frère de George, c’est pas dégueulasse non plus...
RAPPORTS CONFLICTUELS AVEC LE PERE
Avez-vous toujours suivi votre père ou y avait-il de la rébellion vis-à-vis de la tutelle paternelle ? 
J’étais assez tête brûlée, alors il y avait des conflits. J’étais un grand faussaire aussi.
Quand j’avais un zéro sur mon carnet de notes, l’instituteur signait la page mensuelle, ensuite j’ajoutais un “1” devant, en imitant son écriture - ce n’était pas 20 mais 10 la meilleure note à l’époque.
Alors mon papa disait “C’est très bien, tu as eu 10.”
C’était une habitude ?
Non, au départ, j’étais un bon élève, j’avais même des premiers prix. J’étais très fort en dessin bien sûr, pas très doué en maths, plutôt en arithmétique, en géographie parce que ça se rapprochait du dessin, l’histoire et le français m’intéressaient.
Quand je suis passé au lycée, ça s’est détérioré, peu à peu. Jusqu’en cinquième, où je me suis rebellé contre un professeur de latin-grec qui m’a insulté, alors je l’ai insulté et je me suis fait virer.
Quels étaient les défauts et les qualités que l’on voyait en vous ?
il y avait déjà un a priori sur le fait de s’appeler Ginzburg.
Ils écorchaient toujours ce nom, sous prétexte de faire comprendre qu’ils connaissaient mes origines.
Ça me faisait chier. C’est pour ça que j’ai ajouté plus tard le “a”et le “o”.
Ça a donné Gainsbourg, autrement c’était Jinzburg, Jinzberg, enfin c’était n’importe quoi.
Mais ça me blessait, parce que je me sentais un petit immigré. Et juif de surcroît.
Les autres enfants pouvaient-ils eux aussi être cruels ?
Non, non, j’étais solitaire dès ma première enfance. Je jouais seul dans mon coin. C’était ma nature, j’étais déjà misanthrope.
Pas encore misogyne ?
Ah non !... Je me souviens d’un moment fulgurant sur une plage de Deauville ou de Biarritz, où mon père jouait l’été dans les casinos, c’était avant les congés payés. Nous étions donc privilégiés : des petits enfants, mes sœurs et moi, qui allions dans les stations balnéaires, comme les gosses de riches.
Et il y a une petite fille, je devais avoir sept-huit ans, nous avons eu un échange de regards que je n’oublierai jamais. C’était d’une grande pureté.
Je me souviens de cette petite, très mignonne. Sur, en fond musical, une chanson de Trenet diffusée sur la plage par des haut-parleurs : “J’ai ta main dans ma main, qui joue avec tes doigts, j’ai mes yeux dans tes yeux et partout dans le loin”... Voilà, sur cette chanson je vois cette petite fille.
Je n’avais pas de copains. J’aimais la compagnie d’hommes d’âge mûr.
Plus tard, j’ai été copain avec un vieux monsieur qui avait une gueule à la Vic tor Hugo, qui était un poète en exil, du temps de Franco.
“Mon p’tit gars, si tu veux t’initier à la poésie, il faut que tu apprennes l’anglais, l’allemand, le russe tu connais, il faut lire la poésie dans sa langue.”
Mes deux sœurs faisaient un clan à part. Elles avaient leur chambre et moi, j’avais un lit pliant dans la salle à manger.
C’était un petit appartement, il n’y avait pas de chambre pour moi.
N’y avait-il pas de liens particuliers entre Liliane et vous, du fait que vous étiez jumeaux ?
Non. Faux jumeaux, deux ovulations, aucun point commun.
Elles entre elles et moi j’étais un peu sadique sur les bords, je crevais les yeux de leurs poupées, je faisais des conneries...
Le leitmotiv, c’était de dire à mon père “J’le ferai plus, j’le ferai plus.” Et le lendemain, je refaisais des conneries (rires)... “J’le ferai plus”, c’était vraiment... oui, un leitmotiv.
Et j’étais un petit voleur. J’ai commencé à voler des joujoux à douze-treize ans, dans les Monoprix.
Je piquais des soldats de plomb, très beaux soldats de plomb à l’époque, que je balançais dans ma sacoche d’écolier.
Je ne pouvais pas les ramener chez moi, mon père m’aurait dit “Mais je t’ai pas donné de blé pour t’acheter ça”, alors je les donnais à quelques copains, non fortunés comme moi. C’était juste pour le vertige.
Jusqu’au jour où je me suis fait piquer. C’était une superbe voiture de course en métal argenté, que j’avais glissée sous ma manche, comme un prestidigitateur. A la sortie, une main se pose sur moi, un géant me dit “Mon p’tit gars, il faut payer.”
Je suis resté tétanisé par la peur et lui m’a sorti avec un coup de pied au cul. Là, c’était la honte, je n’ai plus jamais recommencé. Mes parents n’ont jamais su, ils n’avaient pas le téléphone.
Enfin, là c’était fini, je n’ai plus jamais récidivé. Mais je me suis évadé très vite de ce monde réel, avec les contes de Grimm, de Perrault, d’Andersen. Et aussi les bandes dessinées d’époque, qui étaient très belles. J’ai eu le premier exemplaire de Mickey, de Robinson, de Bicot.
J’aimais beaucoup Bras de Fer, Tarzan, la famille Illico, c’était très beau.
Quelles étaient vos relations avec votre mère ?
C’était une affection sublime, ma maman...
Le jeudi, on avait le droit d’aller à la boulangerie pour s’acheter un gâteau (sourire)...
Tous les trois, on partait main dans la main. Et mon père me disait “Ne traverse pas seul - ça c’était du temps de la communale -, demande qu’on te fasse traverser.” Alors je demandais, en levant les yeux, “Monsieur, est-ce que vous pouvez me faire traverser la rue ?” Et le monsieur disait “Bien sûr, mon petit garçon” (sourire)... C’était rue Chaptal, dans le ge arrondissement.
C’est étonnant, parce que la société des auteurs était à quelques centaines de mètres. Prémonition.
Je vous ai parlé de mon entrevue avec Fréhel ? J’étais rue Chaptal et j’avais la croix d’honneur, j’étais un bon élève à l’époque. Croix d’honneur, donc vareuse bleu marine avec un liseré rouge.
Fréhel vivait près de la rue Chaptal, elle passait donc dans la rue. Un jour, mon père me la montre par la fenêtre -on habitait au troisième étage -et me dit “Tu vois, c’est la plus grande chanteuse réaliste.” Je voyais une espèce de tas aviné en peignoir à fleurs, un pékinois sous chaque aisselle et le gigolo à distance réglementaire, à quinze mètres.
Un jour, je reviens avec cette croix d’honneur et Fréhel me voit. Elle me passe la main dans les cheveux, “T’es un bon p’tit gars, et tu vas prendre un coup avec moi.” C’était en 36-37, j’avais huit ans. On s’est assis à la terrasse, elle a pris un ballon de rouge et m’a donné ce qu’on appelait un diabolo-grenadine.
Ce sont des images qui viennent d’années lointaines, mais qui restent fixées dans ma mémoire comme des plaques photographiques. Prémonition déjà de ma carrière.
Avec votre père, les rapports semblaient moins idylliques qu’avec votre mère.
Je crois que j’ai commis une faute irréparable avec mon père. C’est de ne pas m’en être fait un ami quand je suis passé de l’adolescence à l’âge adulte.
Lui était très réservé, moi aussi. Il y avait quelque chose que je ne comprenais pas, un contresens qui me choquait quand j’étais petit. Il prenait sa ceinture, carrément, et ça y allait sec. Il me faisait mal, alors je pleurais, évidemment...
Quelle sorte de bêtise ai-je pu faire pour mériter ce genre de punition carcérale ? Je ne sais plus, des conneries.
Ce que je ne comprenais pas, c’est qu’après, au dîner, il était très affectueux, il s’excusait. Et dans ma petite tête d’oiseau, je me disais “Mais comment, il était méchant, ben qu’il reste méchant. Pourquoi il s’excuse ? C’est un non-sens.” Alors que c’était de l’affection.
Juste avant que le sommeil me prenne, les larmes coulaient sur mes joues, je sentais rouler ces perles, et là, j’avais une espèce d’extase, je me souviens très bien de ça, d’extase...
Dans la recherche d’un idéal négatif, où je me disais “Je suis le plus malheureux petit garçon de la terre” (rires)...
Ce n’était donc pas les coups qui vous faisaient mal.
Oh non, les coups je les méritais. Je me souviens très bien de son geste, je me disais “C’est quoi ? Un cosaque ?” (sourire)... Alors que les petits Français se recevaient des claques dans la gueule... J’aurais préféré qu’il ne soit gentil que quelques jours après, qu’il me fasse la gueule, quoi.
Alors qu’il avait un cœur d’or, il était doux et très charmant.
Lui reprochez-vous de ne pas avoir su établir ces rapports d’amitié entre vous ?
Oh non, je n’ai aucun reproche à lui faire. Il m’a très bien élevé, très bien guidé.
Il était au carrefour de toute ma destinée puisqu’il m’a mis à la peinture, à l’architecture, au piano, à la lecture des grands écrivains...
C’est même lui qui un jour a ouvert un canard et a vu qu’il y avait un hôtel particulier à vendre, rue de Verneuil.
A l’âge de onze ans, j’ai commencé à porter l’étoile jaune, c’est quand même dur pour un p’tit gars. Je me souviens qu’à l’atelier venait un officier SS, qui posait son chevalet à côté de moi. Et là, c’était le no man’s land, il n’y avait pas de politique, pas de guerre, l’atelier c’était sacré.
Un jour, c’était ma première émotion animale, une jeune femme, assez jolie - que je laisse passer car j’étais déjà courtois avec les jeunes filles - va dans un coin et se déshabille.
Bien sûr, c’était un modèle.
Moi, je travaillais au fusain sur les plâtres, sur les statues grecques, romaines et décadence romaine.
De voir ce nu, il y avait quelque chose d’instinctuel qui me disait qu’il devait se passer quelque chose. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai eu mon initiation animale.
Etiez-vous déjà très lucide sur ce qui se passait autour de vous, sur la signification de l’étoile jaune ?
J’avais beaucoup d’arrogance déjà, je demandais à ma mère que mon étoile soit nette. Après, on a commencé les sévices.
Il fallait donc qu’on se casse, mes sœurs dans un collège religieux et moi dans un collège laïque en province. Où, un jour, le proviseur me dit “Mon petit Ginzburg, il va y avoir une descente de miliciens pour savoir s’il n’y a pas de sémites ici ; alors tu vas prendre cette hache et tu vas aller t’enfoncer dans les bois. Si tu rencontres un SS, ou un type de la Wehrmacht, ou un milicien, tu dis que tu es un fils de bûcheron.”
Avec le temps, c’est comme un conte de Perrault, mais sur l’instant, c’était assez dur. Quoique les bois, avec les oiseaux...
J’y suis resté deux-trois jours, des petits enfants sont venus m’apporter des victuailles. Ensuite, on m’a dit “Ils sont passés, tu peux revenir.”
Pendant ce temps, mon père est passé en zone libre, parce qu’il était interdit aux juifs de travailler dans les bars, dans les boîtes. Il me faisait parvenir de l’argent.
C’était la première séparation avec votre famille.
Mais j’étais déjà adolescent et puis j’avais compris, on jouait notre peau.
Comment s’est passé le passage de l’enfance à l’adolescence ?
A mon insu, sans coupure. Je suis resté adolescent très longtemps. En même temps naïf et très lucide.
Ce qu’a dit l’autre jour Peter Ustinov n’est pas con, il a dit que quand on devient âgé, on retrouve la candeur de sa première jeunesse, l’enfant rejoint l’homme âgé.
Je retrouve la pureté de mon enfance dans les rapports avec Charlotte et surtout avec mon fils.
Visiblement, le cadre familial de votre enfance était assez agréable...
Oui, très chaleureux, très simple mais très chaleureux.
Le sentiment de tristesse qui, malgré tout, plane sur l’enfant puis sur l’adolescent que vous étiez n’est-il dû qu’aux événements historiques ?
Mon père me tenait au courant de ce qui se passait, politiquement. Il y a eu la guerre d’Espagne en 36, ensuite le démantèlement de l’Empire français, puis la Grande Guerre, l’hitlérisme.
J’avais quand même conscience d’être dans un monde assez cruel. Je me suis enfui très vite dans les contes... Et aussi dans mes rêveries.
Et puis je fantasmais sur le bord des trottoirs. Je me disais “Voilà, je suis au bord d’un précipice et la rigole c’est un fleuve, je suis au bord de la falaise”, comme ça j’allais à l’école.
Et l’enfance est perturbée par les études. “Il faut faire ça et c’est ainsi.”
Il faut rester assis. Lennon ne voulait pas que son fils aille à l’école, “Je ne veux pas que mon fiston soit obligé de rester assis des heures aux ordres de connards.”
Il avait quelque part raison : peu à peu, on nous retire notre personnalité.
Quand je dessinais un citron, je faisais déjà une extrapolation, le peintre était sous-jacent. Je dessinais un citron et le professeur venait me dire “Ah non, parce qu’un citron, il y a les deux bouts, c’est comme ça un citron, et puis c’est jaune, c’est pas orange.”
Je lui dis “Mais non...” Si le citron est hyperréaliste, il est jaune. Mais si on fait une transposition du dessin, il faut que la couleur suive. Alors si je le fais ovale, il devient orangé, et si c’est un carré, comme Picasso, il devient vert, ou rouge.
DOMICILIATION : 16ème SUR LA COUR !
Mes parents ont déménagé dans le 16e mais sur la cour. Je me disais qu’il y en avait des plus riches, qui prenaient un escalier somptueux, alors j’avais un complexe.
Mes parents avaient acheté, pas cher parce que c’était “à vendre occupé”, il fallait attendre que les gens se cassent. Au déménagement, j’étais avec mon lit pliant, j’attendais devant la porte, dans le 16e je me sentais misérable.
Un jour, c’était en été, donc fenêtres ouvertes, je me suis dit “Je vais leur faire un coup.”
Je commence à jouer au piano et je mets un disque d’Art Tatum, un morceau hallucinant. Et lentement, je mets la gomme. Alors j’entends une grande bourgeoise qui dit “Oh, c’qui peut nous emmerder avec son piano” (rires)...
En grandissant, Lulu est-il toujours resté le chouchou de sa mère ?
Ah oui... Ma mère n’a jamais porté la main sur moi, jamais.
Par contre, elle laissait mon père me corriger. Elle laissait un temps et puis elle arrivait à mon secours.
Il prenait carrément sa ceinture et c’était dur...
Mes sœurs étaient gentilles, bonnes élèves, premières, brillantes. Elles sont allées jusqu’aux licences...
Et moi,je suis passé à la peinture.
A l’âge de treize ans, il m’a emmené dans une académie de peinture, où j’ai été initié parallèlement à la musique classique et à la peinture.
Viré du lycée Condorcet, je suis passé en archi, aux Beaux-Arts. C’était une astuce pour baiser mon père.
Je lui ai dit “Je vais faire archi”, il m’a répondu “Mais c’est très bien.”
Je suis allé aux Beaux-Arts - il ne fallait pas le bac à l’époque - et un an après, écœuré par les hautes études mathématiques, je suis revenu à la peinture.
J’ai été initié par de grands maîtres, dont Fernand Léger.
FREQUENTATIONS PLUS QUE DOUTEUSES... 
Et à l’amour ?
J’ai été initié à dix-sept ans, tardivement, par une prostituée de Barbès. Il y avait cinq jeunes femmes qui faisaient le trottoir et par émotion, j’ai pris la plus toc. Emoi quand la porte s’est refermée...
Et puis je trouve ça dégueulasse, je me dis “Attends, dans quoi je m’enfonce ?... Abject”...
Elle me dit “Mon p’tit gars, tu es très doué” (rires)...
Après, une blessure terrible. Je rencontre la petite-fille de Tolstoï, ou l’arrière-petite-fille, une jolie petite Ruscoff, blanche. Je fantasmais sur son parfum, elle avait un parfum capiteux qui était étonnant, très envahissant, très... lourd, de promesses non tenues.
Mon père m’avait donné une chambre mansardée, pour que j’en fasse un atelier, parce que je continuais un peu à peindre, sporadiquement. Et j’amène cette fille, qui était pucelle, sur mon petit lit de camp.
Je suis sur elle et elle prend peur.
Je lui dis “Bon, ben si tu as peur je ne te touche pas, tu reviendras demain.” Elle n’est jamais revenue.
Ça, ça a été le commencement d’une misogynie forcenée. Elle m’a blessé, oh la vache...
J’étais extrêmement malheureux quand elle m’a lâché. J’aurais pu la violer, je la vois sous moi, je la vois encore, nue. J’étais désespéré, c’était une garce finie, elle n’est jamais revenue.
Je faisais le pied de grue devant chez elle, elle me dédaignait. Première blessure.
Donc misogynie qui commence à se dessiner gravement.
J’ai eu ma revanche quelque vingt ans plus tard, en 1960, c’était la guerre d’Algérie.
J’avais fait “L’eau à la bouche”‘, l’une de mes premières chansons qui marchait, j’étais célèbre déjà et à Alger, ils me voulaient...
Là, on m’envoie une carte de visite : “Olga Tolstoï et puis un autre nom - elle s’était mariée - aimerait vous voir.”
Et je revois cette fille, usée par les ménages et les enfantements, que je reconnais à sa dentition, à son sourire. Là, elle était d’accord, mais moi je ne l’étais plus.
Aviez-vous été trop gentil en la laissant partir ?
Oui, mais je n’ai jamais violé personne, ce n’est pas dans mes plans.
Ça m’avait blessé parce que c’était la première qui ne soit pas une prostituée, puisque j’ai fréquenté les prostituées pendant un temps. J’en ai eu de jolies...
‘Parfois, J’étais éjecté parce qu’à vingt ans, j’en paraissais quinze, alors elles disaient “Fous le camp. t’es pas majeur” (sourire)...
Et puis un autre élément qui met un peu d’acide dans mon eau de misogyne, c’est une superbe petite prostituée pas de luxe, les prostituées de luxe ça vient plus tard, avec le blé -, je la vois encore, mâchant un chewing-gum pendant l’affaire. C’est-à-dire indifférence totale. Ça m’a blessé...
Après, j’en ai eu de mignonnes, je suis devenu copain avec des petites qui me racontaient leur vie. Généralement, c’est le client qui raconte sa vie et ça les fait chier. Mais là, c’était déjà Gainsbourg, alors elles me racontaient leur vie.
Avez-vous parfois eu un sentiment d’amour pour certaines de ces femmes ?
D’affection, sur deux ou trois. D’attachement et d’affection.
Il y avait une petite, assez ingrate, avec un léger strabisme qui m’attirait l’œil, si je puis dire.
elle était très gentille. Et puis J’ai appris qu’un maquereau l’avait emmenée en bagnole.
Il met à fond la caisse sur l’autoroute en lui disant “Maintenant, tu vas bosser avec moi à Marseille.”
Elle a ouvert la porte de la voiture et s’est tuée. Je l’ai su par une de ses copines.
Après, je suis passé aux putes de haut luxe, de haut vol, c’est-à-dire maisons pour les hommes d’Etat et les PDG (rires)...
Là, il n’y avait plus de sentiment d’affection, c’était sur photo : je veux celle-là, tac, un quart d’heure après elle arrivait, elle devait assumer tous mes fantasmes sinon elle était virée par la maquerelle.
C’était des femmes superbes, mais fallait balancer.
J’ai arrêté quand je me suis marié avec la princesse Galitzine, en 64.
Vous parlez de misogynie. Etait-ce vraiment un sentiment profond ? N’est-ce pas que de la parade ?
C’était déjà latent avec cette première idylle foireuse, ensuite c’était dans mon destin, c’était déjà inscrit... inscrit au vitriol. En fait, j’étais un vitriolé.
Vous dites ne pas avoir eu d’amis à l’école. Et les amitiés féminines ?
Non, jamais, je trouve l’amitié entre hommes et femmes impensable.
Parce qu’il y a toujours, sous-jacent, le désir animal, le vertige du plaisir.
Le sentiment d’amitié vous manquait-il ?
Non, pas du tout. C’est pour beaucoup un élément de sécurité important.
Non, pour moi, la sécurité c’était la solitude. Je ne cherchais ni confort ni réconfort, c’était ainsi.
J’étais hors de ce monde... cruel.
L'AMORAL DES "TROOPS" AU PROFIL DE GIGOLO
Une fois parti du cercle familial, quels rapports avez-vous gardés avec votre famille ?
Il y a eu rupture, de par ma célébrité.
Un jour, mon père m’a dit une phrase terrible : “A quoi nous sert ta gloire, si c’est pour qu’on ne puisse plus te voir, ou si peu ?” Une phrase atroce...
La première brisure s’est faite avec ma période militaire, en 48. Là, j’ai eu des copains, mais de beuverie. Des fils de boulangers, des fils de bistrots. Moi qui ne buvais que de l’eau, je suis devenu éthylique au dernier degré.
J’étais d’abord à la caserne Charras, à Courbevoie. Et ensuite désertion, pour aller me taper la fille avec laquelle j’étais à la colle.
En fait, j’étais à un jour de la désertion. Sinon, j’en prenais pour deux ans.
J’en ai pris pour quinze jours de taule, puis camp disciplinaire de paras, le camp de la Frileuse. Là, j’en ai bavé.
Mais, avec le recul, c’est une période assez marrante parce que c’est un univers de mecs, on buvait comme des trous un vin ignoble, on fumait des Troop, dégueulasses, et on descendait au village voir les putes.
Juste après l’armée, je commence la bohème, petite chambre, avec cette fille qui était à la colle avec moi, cette petite Russe.
Comment s’appelait-elle ?... Elisabeth. Avec elle, j’habitais rue Saint-André-des-Arts. Mais je n’aimais pas la promiscuité, toujours la même gonzesse. Elisabeth était secrétaire d’un surréaliste qui s’appelait Georges Hugnet, un collectionneur extraordinaire, qui avait des documents érotiques sublimes.
Je regrette une petite photo, qu’on m’a volée pendant mon sommeil à l’armée: deux petites fillettes de huit ans se caressant, très beau...
Mon père me dit “C’est inadmissible, tu ne peux pas faire le gigolo comme ça, te faire entretenir par une fille.” Il était très 19e siècle. Moi je le suis aussi, j’ai ça de lui.
Pour dire bonjour, il soulevait son chapeau, à l’ancienne... Pas avec moi, bien sûr (sourire)...
Oh, il a dû dire “Chapeau” quand j’ai fait ma carrière, fulgurante (sourire)...
Alors donc, cette fille a piqué les clefs de Dalí, qui était un copain de Hugnet, ce qui fait que je suis entré chez Dalí quand il n’était pas encore au Meurice, il avait un appartement boulevard Saint-Germain.
Et là, ça a été un flash fantastique. J’ai passé trois jours dans son lit, puisqu’il était à Cadaquès.
Il n’a jamais su. Je l’ai vu plus tard, je ne sais pas si je lui ai dit...
Par terre, il y avait des Miró, des Rouault, non encadrés, des pornos de Dalí, des Picasso, c’était hallucinant. Et tout était noir, c’est pour ça que c’est noir chez moi, ça m’a marqué.
Il y avait un luxe effréné. Immense ...
Le salon tapissé d’astrakan noir. Je crois que ça m’a marqué à vie, cette sensation de luxe.
La salle de bains comme chez les Romains, avec un drap, c’est-à-dire qu’on ne lavait pas la baignoire, on changeait de drap. Et des centaines de petits flacons de parfum qui appartenaient à Gala, la femme de Dalí. Ça, ça m’a marqué à vie. Au fer rouge.
Mais chez moi, c’est aussi beau. C’est sous son influence que j’ai un lit carré de trois mètres sur trois, comme il avait. Ça m’a marqué à vie... Le luxe, et aussi la poésie de la désuétude, à l’ancienne, il avait un goût exquis.
Plus tard, j’allais le voir à l’hôtel Meurice, où il faisait l’excentrique. La bande des surréalistes l’appelait “Avide à dollars”. Mais en fait, c’était un très grand peintre.
Pas dans les dernières années, mais le dessin que j’ai, là, “La chasse aux papillons”, c’est magnifique.
POLYGAME FRENETIQUE
Mon père voulait que je continue la peinture. Seulement, un jour, il me dit “C’est bien joli tout ça, mais il faut maintenant que tu gagnes ta vie.”
Alors je me suis mis à bosser un peu la guitare sèche, il n’y avait pas de guitare électrique à l’époque.
J’avais une très bonne rythmique. Mon père me trouvait ce qu’on appelait des cachets, c’est-à-dire des soirées dans les dancings, dans les bals.
C’était une période initiatique. Savoir jouer le fox-trot, le tango, le paso doble, la rumba, le jazz, ça m’a été très utile. Et puis ensuite le piano.
Je me suis démerdé comme pianiste de bar. Mais pour la peinture...
Enfin, c’est peut-être une excuse pour ma désertion envers la peinture, jouer la nuit et se lever à six heures pour avoir dans les ateliers la lumière idéale, c’était impensable, donc... Il y avait problème...
Que j’ai peut-être provoqué.
J’étais quand même assez doué, on m’avait prédit une carrière fulgurante en peinture et je n’y croyais pas.
Je détruisais mes toiles, je n’ai plus rien.
Vous n’y avez jamais cru ?
Je suis passé du classique à l’impressionnisme, de l’impressionnisme au cubisme, du cubisme au fauvisme, du fauvisme au surréalisme, du surréalisme au dadaïsme, et après j’étais perdu, je n’ai pas trouvé...
Je sais bien que Raphaël a dit “Comprendre, c’est égaler”, c’est bien dans la bouche de Raphaël mais dans la mienne...
J’avais une telle maîtrise que je pouvais dessiner une aiguille d’un trait.
En écartant et en refermant les deux pointes de la plume à dessin, j’avais le chas de l’aiguille.
D’un trait, tac.
C’était un exercice de maîtrise que j’avais inventé.
Montriez-vous votre travail ?
Je n’ai jamais exposé, c’était dans les ateliers qu’on regardait ce que je faisais.
Ils disaient que j’avais une très grande maîtrise, que j’étais un très grand coloriste, que j’avais un œil d’aigle. Une phrase qui m’avait marqué à l’époque, assez cruelle, de Delacroix: “Un peintre doit saisir un ouvrier tombant du toit dans le temps qu’il met à tomber”. Belle phrase mais cruelle.
En fait, j’avais un peu le dessin de Rodin, don que j’ai inculqué à Charlotte.
Finalement, cet abandon vous semble logique ou contre nature ?
Oh, j’ai eu des regrets de ne pas être Dalí. Ou Paul Klee, Max Ernst... Mon regret, c’est de ne pas avoir vécu les époques surréaliste et dadaïste, c’était trop tard. Alors, pour aller plus loin, il faut s’appeler Francis Bacon, c’est tout, il n’y avait rien d’autre.
Tous les autres sont des fumistes, les Mathieu et autres.
Vous aviez mis la barre trop haut, vous avez préféré abandonner ?
C’est ça, j’ai douté de moi. La musique, dès que ça a commencé, ça a marché tout de suite, j’ai trouvé mon style, instinctivement. Peut-être parce que nourri de mes lectures. Edgar Poe, Huysmans. Sartre.
“La nausée” m’avait frappé, “Le journal de l’année de la peste” de Daniel Defoe, Flaubert, superbe langage.
Et puis la beauté de la langue.
Vous n’aviez pas été tenté par la littérature ?
Non, l’idée ne m’était pas venue.
Que se passe-t-il alors sentimentalement ?
Je suis resté à la colle pendant quelques années. Ça a foiré... Il faut dire que j’avais un physique assez ingrat.
Le considériez- vous à l’époque comme un handicap ?
Oui. Je l’ai toujours trouvé... Enfin, ça m’a quitté, là je suis quand même à l’âge adulte.
Et puis bon, j’ai une gueule de ravagé mais bien ravagée ... Ravagée par les abus et par la vie ...
Après la jeune fille russe, j’ai eu des périodes de polygamie frénétique.
En tant que pianiste de bar, avec le toucher que j’avais, je jouais dans des clubs très chic, au Touquet par exemple. J’étais très orgueilleux... Un jour, au Touquet un type me donne une pièce de 1 franc. Moi, avec toute mon arrogance, je me lève et dis “Monsieur, je ne suis pas un juke-box” (rires)...
C’était après-guerre, et après l’armée. Les Anglais chez qui les casinos étaient alors interdits venaient par charters au casino du Touquet, au club de la Forêt et écoutaient...
Des rupins, tous en smok’, jolies femmes.
Je ne pouvais pas jouer quatre heures durant, donc ils mettaient un peu de musique pour que je m’arrête. Je me faisais alors un devoir d’aller au bar, en tant que client, et je redonnais au patron les deux mille balles pour lui payer mon scotch. Je disais “Maintenant, je suis client.”
Un jour est arrivée une fille d’une beauté... sublime. Elle vient pour le thé... Une espèce de Michèle Morgan, plus belle que Morgan, elle me regarde, je jouais très bien “My funny Valentine”.
Elle est revenue le soir, elle était tellement belle qu’il y avait le silence dans la salle, e1le me regardait. Je dis au maître, d’hôtel “Demandez à cette jeune femme ce qu’elle aimerait que je lui joue.”
Elle me met sur un mot “My funny Valentine”... Une femme de la haute---
Puis elle se lève, elle vient vers le piano, elle s’arrête et me regarde dans les yeux. Je la regarde - elle était à moi. Je me dis “Celle-là, elle est venue sans son mec, elle veut se taper le petit pianiste.”
J’ai baissé les yeux vers mon clavier et je l’ai ignorée. Un temps, et elle est partie.
Ça, c’est un regret dans ma vie, sursaut d’orgueil.-.. Mais la beauté de cette fille...
A côté de ça, je tombais des tas de boue, en deux mots... J’aimais les contrastes.
J’étais très éclectique, plus qu’en musique. La beauté, on peut la trouver dans l’intelligence, quand on regarde une femme dans les yeux. Enfin, moi J’ai un regard perçant, qui peut aller jusqu’au fond de l’âme... de l’adversaire. Alors l’intelligence peut donner la beauté.
Si elle a le handicap d’être laide et con, alors là c’est pas pour moi, elle vaut le détour mais dans l’autre sens (sourire)... Je ne touche pas.
Quel jugement le petit pianiste que vous étiez portait-il alors sur lui-même ? Etait-il dur, indulgent, ambitieux ?
Là, je n’avais pas encore commencé à chanter... Je pensais encore à la peinture. Indulgent, non, je ne crois pas avoir été indulgent, jamais. Non, toujours rigoureux, moralement.
PHYSIQUE DE SUSPECT 
La rencontre avec Vian marque un coup d’arrêt définitif à la peinture ?
Oui. Je me suis dit que si, à trente ans, je n’arrive à rien, si je n’arrive pas à trouver mon style en peinture, j’abandonne. Et à trente ans, j’ai arrêté.
J’étais alors pianiste dans un cabaret de la Rive gauche qui s’appelait le Milord l’arsouille, intello...
Je méprisais tout ce qui était chanson, parce qu’à côté du jazz pur, je trouvais ça grotesque.
Et arrive Boris Vian.
Là, j’en ai pris plein la gueule. Il balançait avec une gueule blême des textes étonnants sur des musiques ultramodernes. Et puis son disque, remarquable. De modernité, dans ses orchestrations, dans sa dérision, avec cette voix acide.
Là, je me suis dit “Il y a peut-être quelque chose à faire là-dedans.”
Donc je me suis mis à écrire mes premiers titres et puis on m’a laissé passer sur scène.
Avant ça, vous n’aviez jamais été tenté d’écrire, il n’y avait pas de chansons dans un tiroir ?
Ah non, jamais, ce n’est pas mon style. Je n’ai pas de tiroir pour ce genre d’affaires.
Donc on me donne l’opportunité de passer : ma gueule, un projecteur blanc.
J’étais blême comme Vian, avec un regard vers l’infini.
“Oh ce qu’il est laid, qu’est-ce que c’est que ce mec T’ disaient les bourgeois, bourgeois intellos quand même ... Enfin, je ne sais pas si intello est compatible avec bourgeois.
Un cabaret assez intellectuel. Huit jours après mes débuts arrive Yves Montand.
Alors ça, c’était très impressionnant parce qu’à l’époque, c’était une grande star.
On lui a dit “Va voir, il y a un p’tit gars qui a un style très particulier, tout à fait nouveau, ultramoderne, c’est Gainsbourg.”
Il s’est assis, il a écouté. Et il m’a fait venir. Il était avec Simone Signoret. Qui lui dit - ça m’a été répété - “Fais-le venir, le p’tit gars.” Alors je vais à leur table et Montand me dit “Qu’est-ce que tu veux ? Tu veux écrire, composer, chanter, qu’est-ce que tu veux ?”
Et moi, comme un crétin, pas méchamment mais comme un vrai crétin, je dis “Moi, je veux tout” (rires)...
Il m’a donné son numéro privé, “Appelle-moi, mon p’tit gars, on va bosser ensemble” et puis ça ne s’est pas fait. Mais c’est sûrement, quelque part, “good luck”, parce que j’aurais pu rester à l’ombre de Montand.
Donc j’ai assez souffert dans mes débuts, j’avais la nausée, mais j’ai tout de suite signé mon premier contrat. Je suis toujours dans la même maison de disques, comme Brassens, qui n’a jamais changé.
Vian m’a appelé, j’ai été chez lui. Il m’a ouvert un bouquin de Cole Porter.
Il m’a dit “Gainsbourg, vous avez la même technique de rejet, d’allitération, que Cole Porter.”
Je suis parti en roulant des mécaniques (sourire)... Enfin, je ne suis pas un rouleur de mécaniques mais je suis reparti assez fier dc moi.
Piaf aussi m’a rencontré un jour, beaucoup plus tard... Je grattais de la guitare...
Ah, je sais, c’était l’anniversaire de Raymond Devos et on avait demandé à quelques gens plus ou moins célèbres de jouer d’un instrument. Le piano était déjà pris par un autre, j’ai joué de la guitare.
Ça m’a été rapporté: Piaf dit “Qui est ce garçon ?” On dit “C’est Gainsbourg.”
Elle dit “Mais tout ce qu’on dit sur lui, qu’il est méchant, c’est pas vrai, il a des yeux superbes, c’est un très gentil garçon, je veux le voir, amène-le moi.”
Elle me serre la main, elle avait déjà les mains abîmées par l’arthrite - enfin elle avait tout eu, ou plutôt elle n’avait plus rien, puisqu’on lui avait tout enlevé.
Je vais donc chez elle, boulevard Suchet. Appartement vide. Elle détestait les meubles.
“Vous allez m’écrire des chansons.” Quelques jours après, elle est morte.
Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que Jane habitait au même numéro, dans le même immeuble, ce qui fait qu’on aurait pu se croiser.
Elle était toute jeune fille. A ce moment-là, les gens de la haute société anglaise envoyaient les jeunes filles chez des femmes fortunées d’ici pour leur apprendre la couture, la dentelle, le français.
On aurait pu se croiser. Quelques années plus tard, on s’est croisé.
AGRESSIF ARROGANT DEFENDU PAR BREL ET VIAN 
Quel était votre état d’esprit 1orsque est sorti votre premier 25 cm, “Du chant à la une” ?
Je fonçais direct, j’y croyais. Toujours dans le stress, toujours, même aujourd’hui.
J’ai écrit les morceaux à quelques jours de la séance. D’abord, recherche de titre.
Quand j’ai le titre, j’ai tout. Vian est le premier à avoir fait un papier sur moi.
Alors premier instinct, quand j’ai vu mon nom sur un canard, c’était de prendre une gomme et de voir que c’était indélébile... Que l’encre d’imprimerie était indélébile. Donc que moi, j’étais indélébile quelque part (rires)...
Ce que je suis devenu, mais je ne le savais pas à l’époque.
C’était un peu avant que Vian casse sa pipe. Je pense qu’on aurait pu bosser ensemble et faire des choses étonnantes, mais il a cassé sa pipe, à la projection de “J’irai cracher sur vos tombes”.
Je l’ai su le premier puisque ma maîtresse de l’époque avait été sa maîtresse.
Elle m’a téléphoné tout de suite, j’étais le premier à savoir.
Il a dit “Ça, des Américains ? !” et sa tête est partie en arrière, sur ce film, complètement nul d’ailleurs.
Il était un peu comme moi, Boris, c’était une angine de poitrine.
Il m’a conforté dans mes projets... “Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer.”
Vous avez répondu à Vian, à son “Je bois” ...
Oui, il n’était plus là. Son “Je bois” était une chanson sublime, “Pour ne plus voir ma gueule”, plus désespérée que la mienne...
La dérision, l’avez-vous découverte à ce moment-là ou l’aviez-vous déjà en vous ?
Je l’avais en moi, oui. Dans mes premières chansons, on trouve “Ce mortel ennui”. Il y a une fille qui s’est reconnue et qui s’est barrée (rires)...
Je crois que vous n’aimiez pas votre voix...
Je préfère ma voix burinée, attaquée par la nicotine. A l’époque, elle était trop portée. 
Maintenant, ma voix s’est personnalisée. Comme Joe Cocker. Sa voix s’est abîmée dans les mines, la mienne s’est abîmée par l’abus de nicotine et les goudrons.
Etiez-vous attentif à la manière dont les gens vous percevaient ?
J’étais tracard au possible. J’avais même des nausées, pas des vomissements mais des nausées, des haut-le-cœur. Peu à peu, ça a fonctionné.
Je faisais le lever du rideau, ensuite je suis passé vedette américaine, comme on l’appelait à l’époque, et j’ai fini par être la vedette de la boîte.
Je passais en même temps au College Inn. Après, il y a eu des tournées avec un négrier, qui nous payait des nèfles. Le piano était désaccordé, le son dégueulasse.
Votre image vous tenait-elle à cœur ? Y pensiez-vous ?
Non, pas de préméditation. C’était jeté, d’instinct. Je voulais l’agression parce que j’avais ce handicap de mon physique.
Mon père ne comprenait pas ma démarche, il me demandait “Mais pourquoi attaques-tu les femmes à ce point ?” Je lui disais “Ben, j’suis pas Sinatra, t’as vu ma gueule ?” Mon père était très beau...
Jacques Brel me dit un jour, à cette époque, “Tu ne réussiras que quand tu auras conscience que tu es un crooner.” “Moi, un crooner ? Mais tu as vu ma gueule ?
“ Eh bien à l’analyse, il a vu juste, parce que “L’eau à la bouche”, “Je t’aime moi non plus”, “Je suis venu te dire que je m’en vais”, chansons de crooner... Enfin, crooner destroy mais crooner.
Même si vous la provoquiez, la réaction des gens pouvait- elle parfois être blessante ?
Les gens applaudissaient, mais j’entendais aux premiers rangs des mots blessants. De la part des hommes surtout. Les femmes étaient assez subjuguées (sourire)...
A l’époque, on disait que vous sembliez, de premier abord et un peu à l’image de Vian, arrogant et assez peu sympathique.
Peu sympathique, non, mais arrogant. J’étais arrogant par self-défense et distanciation.
C’était de la défense, parce que j’avais peur de l’attaque, donc j’attaquais le premier.
Par mes propos, par mes gestes, ma gestuelle très primaire. Les gens ont pris cette arrogance pour du mépris.
Etiez-vous méprisant ?
Non, absolument pas.
J’ai dit “Voilà ce que je fais, ça vous plaît ou ça ne vous plait pas, je vous le balance, en pleine gueule.” 
C’est ce qui a fait mon style.
Déjà dans les premières chansons, la séduction des femmes passe par l’agressivité. Cette violence semblait pourtant absente dans votre vie privée.
C’était abstrait. Il fallait qu’elle s’extériorise dans les chansons. J’ai en moi une violence potentielle, il fallait exorciser.
Vous sentiez que c’était cette agressivité qui faisait votre séduction ? Les femmes aimaient se sentir agressées ?
Oui.
Avez-vous parfois été tenté d’écrire des textes positifs ou optimistes ? D’écrire sur un certain bien-être ?
Jamais. Je n’ai pas un mot à dire là-dessus. En ligne de mire, je n’avais pas le bonheur. Ça ne m’intéressait pas.
J’avais des instants de bonheur avec quelques femmes, mais ça n’appartenait qu’à moi, je ne racontais pas ma vie. Je racontais mes turbulences.
Je balançais mes turbulences, mais pas mes instants de calme. Rien à dire là-dessus. L’idée de bonheur n’est pas une quête. Je ne cherche pas mais je trouve.
MISOGYNE DE PREMIERE ET ALCOOLO NOTOIRE
Quand la nausée des débuts a-t-elle disparu ?
Après mon premier disque. Une fois que c’était gravé. Il était à mon chevet, ce disque. Je le regardais... Objet magique... C’est gravé, donc c’est grave.
C’est peu après, en 59, qu’a lieu votre toute première rencontre avec Bardot.
Oui, c’était le tournage du film de Boisrond, “Voulez-vous danser avec moi”.
C’était le star-system, elle était très distante. Mais très gentille.
J’avais un petit rôle, on se croisait, furtivement. C’était “The” Star, elle avait une aura...
Elle ne jouait pas très bien. Elle a fait deux films importants dans sa carrière, le “Mépris” de Godard et un film de Vadim, assez dur.
Elle jouait comme Marilyn et Marilyn n’a jamais été, comme le disait Kazan, une grande actrice.
Mais Bardot, c’était Bardot, elle pouvait passer à travers ses films et restait indemne, ce qui est rare, même unique.
1960, c’est “L’eau à la bouche”, premier tournant musical. J’ai l’impression qu’à partir de là, les chansons, tout en gardant leur mordant, sont plus éclairées.
Oui, parce qu’il y en a eu d’assez sinistres, dures. Mais il y avait peut-être interférence avec ma vie privée, quelques lâchages... ou quelques collages dramatiques. “L’eau à la bouche”, je ne vois pas le visage là-dessus... 1960... Oh, polygamie, donc pas de visage.
On a du mal à croire qu’au fond, vous étiez réellement misogyne.
Je l’étais, en ce sens que je prévoyais le futur. Je prévoyais les cassures, les brisures et les départs.
Alors j’étais pessimiste forcené.
Même s’il y avait eu des déceptions, vous aviezjusque-là été relativement gâté avec les femmes... Pourquoi étiez-vous si dur dans vos chansons ?
En prévision de ce qui allait se passer, et puis aussi par jeu, par cynisme.
Vous revendiquiez là une misogynie arrogante, une chanson comme “Indifférente” est très dure : “Dans tes yeux je vois mes yeux, t’as de la chance ça te donne une lueur d’intelligence”.
Est-il possible de le dire autre part que dans une chanson ? Non, c’est pas dans mon style. Je m’exprimais par le geste, c’est-à-dire en pleins et déliés. Les pleins, c’était en pleine gueule (sourire) ... J’étais assez brutal.
Après “L’eau à la bouche”, qu’est-ce qu’il y a eu ? ... Ah oui, “Confidentiel”... Très surprenant du point de vue musical, très sobre basse, guitare et chant. Changer, toujours changer. Il y a quelques titres intéressants, la pochette est belle. Depuis mes premières chansons, je prends un 33 tours, plutôt de jazz, Blue Note, cartonnage américain. Je mettais ça sur mes genoux, avec une feuille de papier, et j’écrivais la musique. J’écrivais main gauche, main droite. Grâce à qui ? Mon père, qui m’a appris le solfège.
J’ai gardé cette habitude d’écrire sur mes genoux avec un disque.
A cette époque, votre succès reste d’estime...
Oui, auteur maudit. Le blé, je ne l’ai touché que bien plus tard, car j’étais célèbre mais je ne vendais pas beaucoup.
Cette image de poète maudit vous plaisait-elle ?
Oh oui, je trouvais ça bien. A l’époque, je disais que je prenais un cahier d’écolier.
Pour montrer le niveau des showmen français, je prenais la barre de l’instituteur et je les mettais à droite, avec des zéros pointés et moi, je me mettais à gauche (rires)... A la marge... En marge.
Et j’étais en marge. Car je n’ai jamais fréquenté ces petits cons, ces milieux glauques, des méchants, des hargneux, des vindicatifs.
En fait, je me suis toujours fait confiance.
Etiez-vous frustré de succès ?
Non, pas du tout. Parce que je savais que ça allait rigoler un de ces quatre, je le savais. 
Ce n’était pas encore le cas avec votre troisième 25 cm, “L’étonnant Serge Gainsbourg”
... J’ai été choqué par le tampon.
Parce qu’ils voulaient vendre absolument, il était marqué “Bon pour la danse”, c’était atroce.
Ça, ça m’a blessé. M’enfin, je n’étais pas encore assez puissant pour diriger les designers de pochette.
Je crois qu’il y a de jolies chansons, je ne sais plus... “Mieux vaut penser à rien que ne pas penser du tout, rien, c’est déjà beaucoup”...
Aviez-vous à l’époque une vie un peu plus mondaine, étiez-vous devenu plus sociable ?
Non, mais j’allais en boîte... Quand on est pété, hyper alcoolisé, on est sociable.
Ce que j’aimais, c’est être à deux et qu’il y ait de la figuration. Pas de contact, mais du bruit, des abrutis autour de moi.
Qui étaient d’ailleurs dans le flou, puisque j’étais dans un état second.
L’état second, c’était déjà une habitude ?
Oh oui. Mais j’étais costaud. Enfin, j’étais solide, je veux dire.
Dès le service militaire, ça n’a pas arrêté. Je ne montais pas pété sur scène, mais après les concerts, je n’arrivais pas à rentrer.
Quant aux filles, ma formule était la suivante : la tournée des grands ducs quand j’avais du blé, bien sûr puis chez le duc (rires)...
Jamais vous n’avez pris peur, ou considéré l’alcool comme un danger ou un obstacle ?
Non. J’étais addict. Mais je ne touchais pas aux drogues, je n’ai jamais touché aux drogues.
Douces ou dures, non.
Vous n’avez jamais été tenté de vous en échapper ?
Non, j’étais bien. Et puis ça me donnait des audaces à l’horizontale. Parce qu’en fait, là-dessus je suis très timide. Il fallait que je sois bien alcoolisé pour faire des prouesses. J’étais un maître en la matière... de mettre.
Ce qui nous conduit à “Intoxicated man”, le quatrième et dernier 25 cm. Là, l’alcoolisme ne se limite plus à votre vie privée, vous en faites une revendication, vous le mettez en vitrine.
C’est ça, je me découvre, je soulève le masque. Tout en gardant le mien. Que j’ai essayé d’enlever, je ne peux plus (sourire)...
“Je bois”, ce n’était pas un malaise, c’est une plongée, dans des eaux glauques. Avec un certain plaisir ?
Oui, bien sûr.
DETOURNEMENT DE HAUTE BOURGEOISIE
J’ai fini d’avoir une sale gueule quand les rockers anglais sont arrivés et qu’ils faisaient des pochettes destroy.
Là, j’avais plus une sale gueule, j’avais une gueule, ce qui était un avantage. Je trouvais ça extraordinaire.
J’ai toujours eu une fixation sur Cochran, Buddy Holly, Elvis, Screamin’ Jay Hawkins.
Chez les Beatles, les Stones et les autres, je retrouvais la même chose.
Dans la foulée des anglo-saxons, il y a la traduction française, édulcorée : les yé-yé. Oui, les énergumènes électrifiés...
Oh, ça ne m’intéressait pas du tout, je trouvais ça nul.
C’était même pas des VF, c’était des VO en retirant le V, des zéros, quoi.
Il vous ont quand même un peu chahuté...
Oui, c’était dur, c’était l’époque où j’étais en danger. Et puis la terreur est venue, les têtes sont tombées et moi je suis là (sourire)...
Après vient le défilé de toutes les belles que j’ai fait chanter. Je suis devenu un maquereau. C’est-à-dire que je les mettais au tapin et je touchais les droits d’auteur. Maintenant, je serais plutôt du genre gigolo, les extrêmes se touchent.
Vous donnez “La Javanaise” à Juliette Gréco... 
Ce qui me plaisait, c’est ce qu’elle a perdu,’ son arrogance. Et son physique, qu’elle a changé. Elle avait aussi un physique agressif. Et du jour où elle a commencé à envoyer des baisers au public, c’était foutu.
Enfin, c’est mon analyse.
Parce qu’avant, elle balançait comme une déesse du mal des textes superbes, de grands écrivains. Je lui ai donné “La Javanaise”, mais “La Javanaise” qui reste, c’est la mienne. Je l’avait écrite pour elle, elle m’avait demandé de lui écrire des chansons.
Pourquoi est-ce la vôtre qui reste ?
Ben c’est que moi, je reste (sourire)_
C’est cruel à dire mais je suis là, toujours là. Et puis, pour pas être méchant avec elle, j’ai pris un coup de vieux, mais dans le bons sens du terme (rires)...
En 63 toujours, Bardot se met à chanter. Les rapports avec elle avaient-ils changé ?
Non, rapports professionnels... Enfin, de ma part une fixation, mais c’était à sens unique (sourire)...
C’est là que vous lui écrivez ses premières chansons. “Bubble-gum”, “Je me donne à qui me plaît”...
Elle était belle, quel canon !
J’étais avec la princesse Galitzine, qui était effrayée par sa beauté. Je me suis marié avec la princesse Galitzine, en 64, je crois. Ça a duré un an. J’étais à la colle avec elle pendant trois ou quatre ans et dès que je me suis marié, ça a foiré. Elle était d’une jalousie démentielle, elle voyait arriver des petites gamines comme France Gall, Bardot... Avait-elle des raisons d’être jalouse ?
Oui, bien sûr. J’étais ... polygame.
Un jour, elle me donne une montre à gousset en or, ancienne ... Je reviens tard, très tard. Elle me dit “Donne-moi ta montre”. Je savais ce qu’elle allait faire. Je lui donne et elle la fout par la fenêtre.
Le lendemain, elle me donne une Tiffany en platine, celle qui est là, sur ma table (rires)... Ça, c’était avant le mariage. Après, ça s’est gâté.
Je l’avais subjuguée. Parce qu’elle ne fréquentait que les gens de la haute.
Vous aussi aviez été subjugué ? Elle était belle, très belle, très élégante.
D’ailleurs, elle est venue chez Gréco, qui a dit “Oh la belle panthère” en parlant de ma femme. Elle a rompu avec son milieu pour moi...
En revenant de la mairie, je reçois un coup de fil d’une petite fanatique. J’avais rien fait de mal. Elle se met en fureur et j’ai senti que c’était comme si j’avais les menottes. “Ça y est, je suis foutu”, j’ai tout de suite pigé que ça allait tourner au cauchemar.
Un an après, c’était fini. Elle n’en pouvait plus, alors j’ai dit “Je me casse.”
J’ai pris, je me souviens, ma carte d’identité, mon livret militaire et je me suis barré, sans rien dire, la nuit. Je suis allé dans un palace parisien.
J’ai divorcé sans avocat mais j’ai été grand seigneur, je lui ai payé un appart, une bagnole hyper chicos, en dehors du procès.
Je lui ai fait un enfant et je paye toujours une pension fabuleuse. J’avais pas le droit de voir mes enfants, l’enfant.
Et maintenant ?
Non non, elle les a intoxiqués contre moi, c’est terrible. Enfin c’est ainsi. J’ai oublié. Maintenant, j’ai Charlotte et mon p’tit gars... J’ai ouï dire que ma fille était à l’université, m’enfin...
Il n’y a jamais eu de rapprochement ?
J’ai essayé. Une fois, je l’ai emmenée chez Maxim’s. Pour la première fois, sa mère... Oui, je sais pourquoi. C’était à la rupture avec Jane. J’ai perdu Jane et la princesse s’est dit peut-être que...
Pour moi, il n’en était pas question, mais elle m’a permis de voir l’enfant seule, qui était devenue une très jolie jeune fille, Natacha.
Je rentre chez Maxim’s, le seul endroit au monde où je porte une cravate, obligado porte maillot. Elle me dit “Papa, il y a une femme qui n’arrête pas de te regarder.” Je me retourne, à quinze mètres il y avait un quatuor, pas à cordes (rires)... Hyper chicos, rupins, la haute société, une femme superbe, avec son mari qui était blind, qui voyait que dalle, et des parents croulants. Et elle était fascinée par moi.
Ils se lèvent de table en même temps que moi. Il y a un couloir chez Maxim’s...
L’oiseau, son mari, était parti chercher sa tire avec ses parents, elle était là, seule. Je la regarde dans les yeux et je lui dis “J’aimerais avoir votre téléphone.” Elle me dit cette phrase, avec une tristesse... et un phrasé à la Flaubert : “Je ne peux pas, je suis mariée.”
Vous vous êtes marié alors que vous commenciez à écrire, pour des filles comme France Gall, des chansons telles que “Laisse tomber les filles”, des chansons qui ne croient pas à l’amour.
Ça n’a rien à voir avec mes propos. Je me suis marié parce qu’elle le voulait.
Vous aviez cru à l’amour ?
Je n’ai jamais cru à l’amour... Ou par intermittence... Si, j’ai eu quelques collages où j’y ai cru, mais comme je le dis très bien, l’amour physique est sans issue. On va et on vient.
Vous n’avez pas fait allusion à votre premier mariage...
Oublié. C’était la bohème, et au bout de la bohème, ça n’a pas duré longtemps.
Oublié.
POURVOYEUR DE SUCETTES AUPRES DES COLLEGIENNES 
Même si je ne vendais pas beaucoup, ma maison de disques m’a toujours suivi, se disant que j’avais un potentiel tubesque. Et puis en 65, paf, Eurovision, “Poupée de cire, poupée de son” par France Gall.
Alors là, d’auteur maudit je passe à compositeur très demandé, sollicité par toutes les stars de l’époque, je commence à toucher des droits d’auteur assez substantiels. Cette rencontre avec le succès est-elle un soulagement ? Oh oui, j’étais assez fier de moi. France Gall était trop bébête pour être une lolita. Une lolita, ça doit quand même savoir allumer. Elle m’allumait pas du tout (rires)...
J’avais l’essence, mais elle n’avait pas le briquet.
Avec l’Eurovision, vous vous êtes dit “Ça y est, Gainsbourg commence à être apprécié à sa juste valeur” ?
Non, pas à sa juste valeur, parce que c’était des chansons d’opportuniste. Toutes ces chansons pour les autres, c’était pour faire du blé.
De quoi étiez-vous fier ? D’avoir su être opportuniste ?
Oui, et puis les filles étaient quand même assez belles, Valérie Lagrange, Mireille Darc...
Ce succès d’opportuniste était-il compatible avec le poète maudit ?
Ça ne m’a pas perturbé dans mes écrits personnels. Je n’ai jamais fait de conneries pour moi, je les ai filées aux autres.
Après l’Eurovision, c’est l’épisode des Sucettes, toujours avec la bébête... Disons la bébête avec un accent circonflexe, pour être moins cruel. Elle a eu un mot admirable, dernièrement. On lui a demandé “Pourquoi vous ne chantez plus les Sucettes ?” Elle a répondu “C’est pas de mon âge.”
Le scandale autour de la chanson aurait-il pu vous faire peur ?
Oh non, ça me motivait, j’étais hilare (rires)... C’était son problème, son papa était là, qui n’a pas osé comprendre.
Vous deviez vous frotter les mains, en coulisses...
Oh, c’est pas un de mes gestes de me frotter les mains... C’est dans la tête.
Mais ce n’était pas par vacherie, je trouvais juste l’idée superbe : “Annie aime les sucettes, les sucettes à l’anis... coule dans la gorge d’Annie, qui est au paradis”.
C’est dur, mais c’était juste pour faire une jolie chanson érotique.
Vous devenez alors à la mode. En tirez-vous un certain contentement ?
Déjà un confort matériel. Jusque-là, j’avais des soucis. J’aimais le luxe, je claquais tout, j’étais en rouge à la banque.
Après, je perds la notion de blé puisque j’en ai. Mais je suis toujours un flambeur.
Je ne flambe pas aux casinos, parce que j’y perdrais ma chemise. Je ne saurais pas m’arrêter. J’ai déjà essayé.
Nouveau tournant musical, fin 66, avec “Qui est in, qui est out” et “Dr Jeky11 et Mr Hyde” ...
J’en ai eu marre du son français et je me suis cassé en Angleterre, où je suis resté quelques années, en changeant d’orchestrateurs mais pas de musiciens.
Vous étiez déjà à la mode comme compositeur pour les autres, vous le devenez pour vous-même.
Oui, là ça commence à rigoler pour moi. C’est moi qui commence à baiser mes interprètes... Pas toutes.
Vous devancez déjà les modes : est-ce du feeling ou de l’intelligence ?
Au feeling. Une perception... “Je ne sais pas ce qu’il faut faire, mais je sais ce qu’il ne faut pas faire.”
Parallèlement, vous continuez de composer quelques bandes originales et de faire l’acteur. Considériez-vous ça comme strictement alimentaire ?
Non, j’étais flatté qu’on me demande comme compositeur de musiques de films.
Et puis j’en ai eu ras le cul.
En tant qu’acteur, vous n’aviez aucune ambition ?
Ben si, mais j’ai vite compris l’affaire. On me filait des rôles de troisième couteau. J’aurais peut-être fait une carrière en Amérique, avec ma gueule, mais ici... Mais j’étais pas très bon. C’était nul... Je faisais ça uniquement pour voir du pays. Ce sont surtout les metteurs en scène qui manquaient d’envergure. Ça m’a quand même permis d’être copain avec Michel Simon et Gabin.
Vers 66, je fais un film en Colombie, avec Jean Seberg, accompagnée par Romain Gary ... Moi, je me serais bien envoyé Seberg, mais il était là, l’oiseau (rires) ...
J’étais à Santa Marta, en pleine jungle, mais au bord de la mer, superbe ...
Le patron avait une petite fille, adorable, une petite lolita. Mais pure, pas une lolita allumeuse, une candide.
Je lui donne un 45 t de “L’eau à la bouche”. On devait repartir à Bogota en hélico. L’hélico se pose sur la plage et la petite vient sur le sable. Et ce regard vaut les deux autres... Elle m’a suivi du regard, le Dieu qui faisait son élévation.
Je ne lui ai jamais écrit, ça c’est grotesque. Enfin, c’est pas grotesque, c’est cruel, elle attendait que je lui écrive. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue...
J’allais dans les boxons, là-bas à Santa Marta. J’avais une p’tite grosse, charmante, qui avait plein de cartes postales et de peluches dans sa chambre de pute. Je dis “Viens, je vais te sortir.”
Je paye la caution, je l’emmène à l’hôtel et je la fais reluire, ce qui est quand même assez rare pour une pute. Ce qui fait que je n’étais pas un mauvais coucheur, si je puis dire... Scoop.
Donc je passe la nuit avec elle et je l’emmène sur le tournage. C’était l’époque où chacun avait son siège avec son nom derrière.
Je lui dis “Tu t’assois là et tu bouges pas.” Elle s’assoit à côté de Jean Seberg, avec des talons aiguilles, son sac en simili croco - et mon pognon dedans, quand même. Bien pute, quoi.
Jean Seberg me dit “Mais qu’est-ce que c’est, ça Je dis “Ben c’est une pute”... “Ah mais faut pas qu’elle reste là !” Je vais voir le metteur en scène : “Ecoutez, si elle bouge, je me casse.”
Alors elle est restée pendant toute la journée de tournage (rires)... Grand moment.
1968 : MANIF AU HILTON ! 
Pour son show du réveillon 67, Brigitte me demande une chanson en additif à son show, qu’elle devait chanter avec Sacha Distel, j’ai oublié ce que c’était.
Et puis, l’une après l’autre, j’ai écrit presque tout le show...
Avec cet engin phallique, qu’elle chevauche comme une amazone, avec un dédain et une morgue fantastiques, c’est fabuleux.
On était tous les trois dans un p’tit restau de blacks, fréquenté par les jazzmen, qui se trouve près de la rue des Martyrs. Je me suis allumé au Stinger, peppermint blanc plus vodka.
A la séance d’enregistrement, je ne tiens pas debout. Elle m’appelle - j’étais alors à la Cité Internationale des Arts - et me dit “Pourquoi tu t’es saoulé la gueule ?’, Je dis “Ben...”
Et c’est comme ça que le parcours en Rolls a commencé. Dans ce show, il y a eu des immixtions de part et d’autre. De fascination de ma part. De la sienne, ce n’est pas à moi de le dire. C’est possible, c’est même probable. Ça a cassé juste après. C’était un fil d’acier qui s’est brise, qui ne s’est pas relâché. Brisure nette. C’était le départ pour Alméria. C’est comme une corde de guitare qui se brise, c’est très dangereux, moi ça m’a balafré. C’est ainsi. C’était hyper speedé et assez court. Trois mois, pas plus. M’enfin... C’était sublime. C’est ainsi.
C’est après le show que je lui ai conseillé d’aller faire ce film avec Sean Connery, “Shalaco”, en Espagne. 
J’ai alors écrit cette chanson clef avec des mots clefs, “Initials B.B.”. La chute était “Et prononça ce mot : Alméria”. Guerlain, c’était son parfum. Je lui ai fait porter la chanson à Alméria.
Jane dira que vous considériez Bardot comme la femme idéale...
La femme idéale dans l’absolu, physiquement et visuellement.
C’est peu après que vous rencontrez Jane sur le tournage de “Slogan”.
Je n’étais, pas tombé, de façon fulgurante, amoureux. Je l’ai même agressée en lui disant “Mais si vous ne parlez pas français, je ne vois pas pourquoi vous faites le rôle.” J’ai attaqué bille en tête.
C’est avant mai 68, je l’amène au Hilton juste pour me la tirer, parce qu’elle était pas vilaine. Au Hilton, ils font une gaffe terrible : “Alors, monsieur Gainsbourg, comme d’habitude, le 315 ?” (rires)...
J’étais tellement pété que je ne l’ai pas touchée. Il ne s’est rien passé. Là où je l’ai eue, c’est que je ne savais pas danser.
Alors ça l’a touchée, beaucoup. J’étais maladroit. Et puis sur le tournage, je me suis dit “Bon ben, c’est à moi ça, allez hop là.”
Peu après, Brigitte refuse la sortie de l’enregistrement de “Je t’aime moi non plus”... La matrice est mise dans un coffre.
Je la fais écouter à Jane “Do you want to do that with me in London ?” “Yes !!!” Entre-temps, nous deux, ça commençait à se dessiner.
Elle a dit que lors de votre première rencontre, vous paraissiez arrogant et sûr de vous, avec un sentiment de supériorité humiliant pour elle.
Exact. Mais elle ne connaissait pas ma cote en France.
Avant “Je t’aime moi non plus”, je n’étais rien en Angleterre.
Mais pas de supériorité, non. De nonchalance.
Que faisiez-vous en mai 68 ?
J’avais une suite au Hilton, d’où j’entendais les bang-bang des gamins.
Je me suis dit que c’était foutu puisqu’ils ne sont pas armés, il ne peut pas y avoir de révolution si les armes sont d’un seul côté.
J’étais au Hilton parce la rue de Verneuil, que j’avais achetée peu avant, était en travaux.
Quelqu’un a dit que la réussite, c’est réaliser ses rêves d’enfance, et j’adorais ce quartier. Et je suis près des Beaux-Arts. Brigitte est venue ici quand c’était en travaux car j’ai tout cassé, tout refait. Elle m’a dit de l’acheter...
Donc au Hilton, j’attendais que ça se passe.
Vous vous sentiez concerné ?
Ben oui... M’enfin au sein du Hilton, c’est un peu glauque.
J’étais pour eux, mais qu’est-ce que j’allais faire ? C’était de Gaulle, non ?
Il ne s’en est pas remis, il a été balayé. C’était donc positif quelque part... Je suivais ça sur le tube cathodique, avec l’air conditionné. regarder, pas toucher
Peu après sort “Je t’aime moi non plus”, version Birkin... La première chanson érotique, propulsée par le papier de l’Osservatore Romano, qui a fait un boum monstrueux dans le monde entier.
Une histoire extraordinaire, que m’a racontée Lord Snowdon, qui a fait les pochettes de mes albums reggae. Il accompagnait la reine Margareth dans les îles lointaines, en Océanie. L’orchestre de bamboulas qui se trouvait dans l’île ne connaissait que deux airs : l’hymne anglais, “God save the Queen”, et “Je t’aime moi non plus”. Alors les gens se levaient, s’asseyaient, se levaient, s’asseyaient...
Dans le même album, il y a “69, année érotique”, peut-être voire première chanson d’amour “positive”. 
Oui, mais il y avait des menaces : “Je lui pardonnerai tous ses caprices, jusqu’en 70.” C’est assez positif, c’est vrai. C’est venu de mes rapports avec Jane.
Et puis c’était Chelsea, les minijupes, les groupes anglais... J’étais mieux dans ma peau.
Jane continue de tourner, notamment dans “La piscine”, de Jacques Deray...
J’avais peur de Delon. Je me suis dit “Une belle gueule comme ça, il va me la chouraver, ma p’tite British.”
Alors je descends à Saint-Tropez et je vais au Byblos, très à la mode à l’époque.
Moi je suis timide, alors je m’enferme dans ma chambre.
Cette timidité n’avait pas été adoucie par le succès planétaire de “Je t’aime moi non plus” ?
Bien sûr. Mais il y avait tous ces gens snob autour de la piscine, que je ne voulais pas rencontrer.
J’attendais que Jane rentre, alors je tournais en rond, en cage. Quand elle arrivait, je sortais bien sûr, je montrais ma jolie plante.
Un jour, pour faire chier Delon, j’arrive au tournage avec une limousine pour chercher Jane. Une espèce de truc d’émir.
Delon a fait du slalom avec sa petite Range Rover en nous suivant comme un malade, il était fou furieux. Plus tard, je lui ai demandé de jouer dans “Black-out”.
J’ai eu des rapports assez étranges avec lui.
Le duo Gainsbourg-Birkin est un couple musical, cinématographique, mais aussi médiatique. Preniez-vous plaisir à cet étalage ?
Oui, parce que j’avais une superbe plante, très gracieuse.
Je la gardais pour moi, mais je lui disais “Une actrice doit avoir une aura de disponibilité, sinon elle s’éteint. Il faut donc que tu allumes les mecs.” Mais attention. On ne touche pas. Guardare non toccare, comme on dit en Italie. Regarder mais ne pas toucher (rires)...
Jane ne vous a jamais reproché de l’avoir trop livrée en pâture ? D’avoir trop pressé le citron ?
Presser le citron n’est pas le mot, parce qu’il n’y avait rien d’acide entre nous.
Non, on était un couple. On n’était pas des marionnettes tenues par deux mains.
C’était la même main, la mienne.
Elle supportait mes excès de boisson, j’y allais sec à ce moment-là.
Elle en souffrait ?
Oui, parce que je devenais très violent, brutal. C’était des pleins et des déliés.
Dans le questionnaire de Proust, à la question “Pour quelle faute, avez-vous le plus d’indulgence ?”, j’ai répondu “Les fautes de frappe... physique.”
J’étais dur avec elle. C’était un amour violent.
“Melody Nelson”, en 71, est votre premier concept-album. Comment vous est venue l’idée ? 
Je me suis dit qu’en trois minutes, je n’ai pas le temps de raconter une histoire.
Donc je vais prendre un 30cm et m’en tenir à une héroïne, une petite lolita et mes rapports avec elle.
Le nom est venu d’une lettre autographe de l’amiral Nelson, que j’ai achetée pour le père de Jane.
Après vos grands succès “opportunistes”, le fait que “Melody Nelson” remporte un tel succès d’estime a dû vous combler, vous étiez reconnu sur les deux fronts, spécialisé et populaire.
Oui, les affaires deviennent très sérieuses. Je frôle la poésie. Je me rapproche de Rimbaud.
“Melody Nelson”, c’est aussi la reconnaissance à plus grande échelle du poète maudit.
Ah oui, là j’étais bien dans ma peau.
A partir de “Melody Nelson” commence un parcours ascensionnel. “Je t’aime moi non plus” était un coup (claquement de doigts)... de poker. Mais là, je suis bien dans ma peau.
Ce qui n’arrête pas mon éthylisme.
Visuellement aussi, il y a du changement, si l’on en croit la pochette intérieure. L’image était très forte, vous l’avez perpétuée. La rencontre avec Jane y est-elle pour quelque chose ?
Non, ça c’est moi. Pas de préméditation. J’étais bien, j’avais trouvé ma silhouette.
On vivait entre Paris et Londres, dans la petite maison que lui avait laissée John Barry, à qui elle avait été mariée.
J’avais trouvé à King’s Road ma petite veste punk, que j’ai toujours.
A la naissance de Charlotte, nous étions à Londres.
Une nuit, je suis pris d’un doute : “Il faut que je vois ma petite fille”, j’étais très inquiet. C’était très loin, je prends un taxi.
Là-bas, on me regarde avec suspicion j’avais déjà ce look. Je dis “I am the father of Charlotte, I want to see my daughter !” Alors je vois ma pauvre petite Charlotte avec un tuyau dans le nez, elle allait bien, petite chose mignonne comme tout.
Je suis reparti sans taxi, il pleuvait.
C’est un des voyages les plus mirifiques que j’ai jamais faits.
J’ai traversé Londres à pied sous la pluie, heureux. Bonheur absolu.
Avez-vous senti que cette naissance pouvait vous changer ?
Non, pas du tout, musicalement ou intellectuellement, j’étais le même.
J’allais de l’avant, je savais ce que je voulais. Il n’y a pas eu d’interférences sur ma musique ou sur mes lyrics...
Je ne sais plus si mon père a vu Charlotte... Mon père est mort à Houlgate.
J’ai reçu un coup de téléphone de ma sœur... Je sens quelque chose de très grave, elle n’ose pas me le dire. Et moi, instinctivement, je dis “C’est pas maman ?!”
Ça dit tout, ça... Et on a pris un taxi tous les deux. On nous a dit qu’il se passait quelque chose. Il était déjà mort, mais on ne voulait pas nous le dire. C’était atroce... Atroce.
Je lui donnais de l’argent vers la fin, il avait arrêté, il avait subi une opération.
Je leur avais loué une petite maison pour les vacances...
La chambre avait des projections de sang, parce qu’il avait fait une hémorragie stomacale. Donc il était là-haut. J’ai dit “Laissez-moi seul avec lui.” Et devant ce corps inerte, je suis redevenu le petit garçon, J’avais l’impression qu’il allait se réveiller pour me gronder... d’une faute, que j’aurais commise. Je me souviens parfaitement.
J’ai trouvé à Houlgate un cimetière, un charmant cimetière sur la colline, donnant sur la mer, avec des chevaux qui passaient en bordure, des moutons, et j’ai acheté à perpétuité un emplacement.
Et quand le convoi est arrivé... Il y avait mes sœurs.
Et là le tenancier de cette bicoque se met sur son trente et un, cravate... une espèce de paysan. Je lui dis “Mais qu’est-ce que vous faites ?” Il me dit “J’vais suivre votre père, j’vais avec vous.”
Je dis “Mais vous n’étiez pas un ami de mon père. Vous voulez le voir ? Vous savez où est le cimetière d’Houlgate, ben vous irez le voir...” E
nsuite, ma mère a dit que c’était trop loin. Alors je vais au cimetière Montparnasse, où on me dit “Y a pas de place.”
Il y a une allée centrale, qui est très belle, et comme avec le blé on peut tout avoir, j’ai pris une place pour deux.
J’ai dit à ma mère “Le plus tard possible j’espère, tu seras à côté de Papa.”
Il est maintenant entre Sartre et Baudelaire, à quelques mètres de Baudelaire, où ma mère l’a retrouvé.
Mais la nuit avant de partir au cimetière, quand mon père était encore dans cette maison de location, mes sœurs, ont couché là-bas,--- Il était là-haut et moi je trouvais ça insupportable. Alors j’ai pris avec Jane un petit hôtel...
C’est une des souffrances les plus intenses que j’ai jamais vécues.
Je me suis levé et j’ai erré devant la maison, toute la nuit, sans entrer.
Plus jamais je n’irai à Houlgate.
Ma mère, au printemps 85, c’était encore plus atroce. Je l’ai vue avec un masque d’oxygène, à terre dans sa chambre. On l’a emmenée à l’hôpital, quand on retirait le masque, ça s’arrêtait. Alors le toubib me dit “Qu’est-ce qu’on fait ?”
Je dis “Bon ben, arrêtez tout.”
J’étais quand même chef de famille, enfin le garçon.
Au cimetière Montparnasse, je me suis mis à trépigner comme quand j’étais petit garçon. Parfois je trépignais de rage, là je trépignais de rage et de désespoir et je lui ai donné un baiser à la russe. Sur sa bouche, glacée, avant qu’on l’enferme, qu’on remette le couvercle.
Ça, c’est indélébile.
Après, il y a eu la perte de mon chien. J’étais là-haut, dans la bibliothèque, je pleurais, je pleurais et puis je me suis arrêté de pleurer en me disant “Mais je pleure plus pour mon chien que pour mes parents, c’est inadmissible.”
Les parents c’est le cœur et le cérébral, le chien c’est le cérébral.
Le chien te regarde dans les yeux et te dit “Qu’est-ce que je peux faire pour toi, qu’est-ce qui te ferait plaisir ?”
C’était un bull-terrier, elle s’appelait Nana. J’ai trouvé un cimetière pour chiens, près de Paris, mignon comme tout, très poétique.
Après, j’ai dit à ce petit toutou qu’il n’était pas bien là et je l’ai enterré sous un arbre, près du presbytère qu’avait acheté Jane, en Normandie. Il y est toujours. Et j’ai demandé une jolie pierre de taille où j’ai écrit Nana Gainsbourg.
Elle est vivante dans mon film, dans “Je t’aime moi non plus”. Elle est sur la pellicule, elle court après Jane.
VOCATION : CREATEUR DE DANSES POUR DEPRAVES ...
“La décadanse” aurait pu être “Je t’aime moi non plus” deuxième partie. 
Là encore, ça sonne comme un hymne.
C’est une idée géniale qui aurait pu faire le tour du monde, mais ils se sont dégonflés. Surtout l’idée de la fille qui danse de dos, c’est-à-dire que le mec a les mains pleines. C’était tellement incroyable et osé que ça n’a pas marché.
La barre était trop haute (rires)...
Mais ce n’était pas grave, je me dis on va passer à autre chose, ce n’était jamais qu’un single.
Après le show pour Zizi Jeanmaire, le premier album de Jane et une première collaboration avec Dutronc, vous enregistrez votre premier album depuis “Melody Nelson”, il y a trois ans.
Oui, pendant l’enregistrement de “Je suis venu te dire que je m’en vais”, j’ai eu ma première attaque. Je fais la musique, j’attaque le play-back, “Je suis venu te dire...” et boum.
Les ambulanciers me disent “Monsieur, si vous faites un pas de plus, votre caillot risque de vous monter au cerveau et vous tombez raide mort.”
Je dis “Vous inquiétez pas” et je retourne bourrer ma mallette avec des Gitanes, avant de partir.
Dans la chambre d’hôpital, je demandais des déodorants à Jane : “Mais pourquoi tu en uses à ce point-là ?” Et les infirmières : “Oh, ça sent bon.” Je fumais sans arrêt.
Vous riez maintenant. Mais vous avez sûrement eu peur.
Oh oui. J’avais le bras paralysé, des pressions, je me suis mis à pleurer. J’étais seul, Jane était en train de tourner un film.
Oui, pendant quelques minutes, j’ai pensé y passer.
Mais vous avez finalement pu terminer “Je suis venu te dire...”
Oui, on entend Jane pleurer à la fin. Sur l’album, il y a de jolies chansons...
Avec “Vu de l’extérieur”, les critiques ont dit “Après ces plans scatos, il ne peut pas aller plus loin.” Eh bien, je suis allé plus loin. La pochette est belle. C’est mon idée. Je voulais des singes, et ma photo parmi toutes ces races de singes.
Pour une fois, je me sentais à égalité, sur le même terrain.
Pendant ce temps, Jane tourne de plus en plus et devient de plus en plus célèbre.
Il y a un rapport de force, un équilibre à trouver quand on est deux stars.
Il ne faut pas que l’un monte plus que l’autre. C’était presque “Monsieur Birkin”, je n’aimais pas ça.
Je sentais que ça speedait pour elle alors que moi, je faisais des trucs de grande classe, mais qui n’étaient pas encore des albums d’or et de platine.
Je n’étais pas très bien. Il y avait une distorsion qui me mettait mal à l’aise.
Vous étiez pourtant reconnu et respecté. Vous ne pouviez pas vous en contenter ?
Non, je voulais la rejoindre dans le stress de la célébrité.
Lors des présidentielles de 74, vous soutenez la candidature de Giscard...
(Rires)... J’ai dit que c’était un geste dadaïste. C’était contre qui ?... Mitterrand, déjà ?
Bon, ben j’ai fait une connerie. Je trouvais que Giscard était un très bon ministre des Finances, un très bon lieutenant-colonel, il s’est avéré que c’était un très mauvais général.
Ce soutien était également lié à votre haine du communisme.
Ah oui, il y avait ça aussi. Bien sûr, ce n’était pas contre Mitterrand.
Haine est un bien grand mot, mais c’est le passé du bolchevisme, le stalinisme, Béria.
VINDICATIF ET PROVOCATEUR
Je crois que j’ai écrit “Rock around the bunker” à Londres, dans la petite chambre de Chelsea.
C’était un exorcisme de tout ce que j’avais vécu quand j’étais gamin, avec mon étoile jaune, quand j’ai failli y passer.
“Rock around the bunker”, ça sonnait bien... En fait, c’était de la provoc pure.
Etiez-vous sensible à l’imagerie nazie ?
Je ne crois pas, je n’ai pas analysé. Comme J’écris d’un jet, je ne connais pas les rouages.
Vous réalisez alors “Je t’aime moi non plus”, le film. L’idée de la mise en scène vous démangeait depuis longtemps ?
J’étais sur un film d’Abraham Polonski, en Yougoslavie, vers 71. Je n’étais pas dans le casting, j’accompagnais Jane.
Polonski regarde ma gueule et me dit “Vous allez tourner avec moi” et me donne un rôle. J’étais toujours près de la caméra. Il me demande pourquoi, je lui dis “Parce que ça m’intéresse...” “Eh bien, si vous avez envie de faire un film, faites un film.”
C’est lui qui m’a décidé.
J’ai alors eu cette idée, très provocatrice.
Le film est très américain dans sa forme. Quels étaient vos rapports avec les Etats-Unis ? J’étais surtout un fana de cinéma américain, des grandes pointures, Kazan, Howard Hawks, Huston, Ford moins. Je ne voulais pas faire un film français.
Alors j’ai choisi un no man’s land, dans le sud de la France.
Avez-vous été ébranlé par l’accueil fait au film ?
Ça m’a blessé. Mais j’ai quelques critiques ciblées.
Chapier m’a fait un papier superbe, Chazal et Truffaut aussi.
Truffaut m’a dit “Ce film ira dans les cinémathèques. “ Il y est.
Après avoir été assassiné par certains. Un jour, je ferai la critique des critiques. Je n’aime pas les papiers d’humeur, ce n’est pas professionnel.
Les mal baisés font ça sans analyse.
Qu’on me démolisse en disséquant l’affaire, avec une analyse et un style, ça va.
Mais torcher un papier merdique, ce n’est pas professionnel. Donc critique des critiques.
Cela faisait partie de la règle du jeu .- à partir du moment où vous attaquiez et provoquiez, vous deviez accepter de prendre des coups de bâton en retour.
C’était plutôt des coups de rasoir. Ils voulaient que je reste dans le ghetto du show-biz. Ils n’admettent pas que je m’immisce dans le cinéma en tant que metteur en scène.
Alors que ça réunit toutes les disciplines : la peinture - le cadre, les lumières -, l’archi, la musique et la langue française.
“Je t’aime moi non plus” a aussi été démoli par les Anglais.
Jane était en larmes, rejetée dans son pays d’origine. Les Anglais admettent la sodomie entre hommes, mais pas entre hommes et femmes.
En 76, vous achetez la sculpture de Lalanne.
C’est la sculpture qui m’a. donné l’idée de l’album. J’y ai trouvé quelque chose de fou, de cinglé, d’agité du bocal.
Dans “L’homme à tête de chou”, c’est encore une lolita qui est en jeu. 
C’est la première et la dernière fois qu’en prosodie, on fait ça : comme un sax fait des variations sur un thème donné, j’ai fait “Variations sur Marilou” en prosodie.
C’était assez difficile : énoncer les mêmes pensées sous plusieurs formes.
“Marilou”, ça doit venir d’Apollinaire, sa petite s’appelait Lou.
“L’homme à tête de chou” est bâti sur le même schéma que “Melody Nelson”.
Oui, c’est Humbert Humbert, le héros de Nabokov, avec sa lolita. Mais ça finit mal, très mal, avec l’histoire de l’extincteur et “Marilou repose sur la neige”.
Une telle scène pourrait-elle vous effrayer
Oh non, c’est abstrait, c’est musical.
Vous entrez alors dans une période de chansons dispersées. Y a-t-il des visages derrière des titres comme “Lady héroïne” ?
Non, à cette époque, c’est Jane. Il n’y a pas d’immixtion.
Jane n’est ni Melody, ni Marilou.
La lolita était à côté de moi, c’était Charlotte.
Pendant l’été 77, vous monopolisez les plages avec “Sea, sex and sun”...
Ça c’est une connerie. Pur opportunisme.
Je me dis “Tiens, je vais faire un carton pour l’été” et voilà. C’est juste avant la rencontre avec Bijou ~
Une rencontre qui est un point clé pour la scène, parce qu’il y a eu une telle ovation, “Gainsbourg ! Gainsbourg ! Gainsbourg !”, alors que je ne chantais que deux titres.
Après, les pauvres gars ont ramé.
Quand ils étaient venus me voir, j’ai été flatté, puis j’ai compris que ça allait cartonner un de ces quatre. J’ai compris que j’avais un potentiel positif avec les gamins. Lorsque je suis entré la première fois sur scène avec Bijou, je devais être pété, et aussi désinvolte que d’habitude.
Pendant quinze ans d’absence, la scène ne vous a-t-elle pas manqué ? Vous n’aviez pas besoin de contact avec le public ?
Non, il me suffisait d’avoir la trilogie presse-radio-télé pour avoir le don d’ubiquité.
Ça me suffisait.
Ensuite, c’est devenu un carré avec la scène.
Vous écrivez pendant cette période peu pour vous, beaucoup pour Jane.
Oui, dans des chansons comme “Dépressive”, c’était moi, à travers elle. Encore une fois, c’était par personne interposée que je donnais mon état d’âme.
J’étais dépressif, je l’ai toujours été.
AUTODESTRUCTION VERTIGINEUSE
Ensuite, je me suis dit “Il faut que je change de look.”
C’est alors que j’entends Tosh et Marley et que je décide de chercher les plus grands.
A Kingston, ils voient arriver un petit Frenchy qui ne dit pas un mot.
Mais quand je me mets au piano, ils disent “Attention, c’est pas un rigolo.” Après, l’erreur est de revenir avec eux.
Même s’il y a de belles chansons dans “Mauvaises nouvelles des étoiles” le nom d’un dessin de Paul Klee.
Même si votre démarche vis-à-vis du reggae était spontanée, ne vous êtes-vous pas dit “Quand même, je suis sacrément opportuniste...” ?
Ah non, c’était avant la lettre. Instinctivement, je sentais l’affaire. Et paf, platine, direct. Ensuite, je n’ai pas arrêté les platines. J’étais alors au Zénith, indégommable.
Avez-vous fait “La Marseillaise” en toute naïveté ou sentiez-vous que vous possédiez un potentiel de dynamite ?
Non, je ne savais pas.
Je savais que j’avais un potentiel tubesque, mais pas de dynamite à ce point-là.
Le phénomène a été le même qu’avec “Je t’aime moi non plus”, le fait d’avoir été vilipendé par des types comme Michel Droit m’a projeté. Je n’ai pourtant pas fait “La Marseillaise” reggae par dérision, je trouvais que les rastas avaient un esprit révolutionnaire.
Les attaques vous ont-elles blessé ?
J’en ai d’abord pris plein la gueule, puis j’ai analysé. C’était tellement ignoble et abject que c’est passé au-dessus... non, en dessous.
C’est grâce aux gamins que vous passez alors au statut de star. C’est ce qu’il y a de magique. Je saute les générations.
Ce sont les kids qui achètent les disques. Parce qu’à partir de trentequarante ans, on achète du classique ou rien.
On est planté devant sa télé. Ce n’est pas du tout une question de merchandising, c’est de l’orgueil.
Vous êtes-vous parfois senti ridicule’ ?
Jamais. Trop orgueilleux pour avoir ce genre de sentiment.
Avez-vous eu peur d’être un has been ?
Non, jamais je n’ai pensé à ça. Ça ne m’a pas effleuré, parce que j’ai toujours tout de suite pensé au prochain.
Je me disais “Qu’est-ce que je vais faire après ?” J’ai donc toujours été motivé.
Au Palace, pour vos premiers concerts depuis seize ans, vous recevez un accueil triomphal devant la crème du show-biz. Aviez-vous le sentiment de tenir là une revanche ?
Oh non, je ne suis pas un hargneux. Il faut de la hargne pour être revanchard.
Non, j’étais fier de moi.
Quelques mois plus tard sort “Evguénie Sokolov”. Pourquoi’ une “Autobiographie grand angle” ?
Ou un conte parabolique, en ce sens que c’est un type qui cherche frénétiquement la gloire et la gloire le tue.
Il s’autodétruit sciemment..
C’est un exorcisme sur la peinture. Et aussi une attaque violente contre tous les escrocs que sont les peintres modernes français. Je crois que je l’ai commencé vers 70. J’ai travaillé longtemps dessus, c’était difficile. Je voulais un style à la Flaubert, 19e .
Le propos est dégueulasse mais c’est bien chiadé.
Le destin de Sokolov aurait-il pu être le vôtre ?
Moi, c’est tout simple. Ça vient par vagues, depuis fort longtemps, des périodes de dépression totale. Le remède c’est le flingue, ou plutôt le vertige du flingue.
Du livre, vous disiez “Mes intentions sont pures” ... Comme en peinture ?
L’intégrité absolue.
La littérature est un art majeur, alors que je pratique un art mineur destiné aux mineures. Quoi que ces derniers temps, je chiade mes textes.
C’est pourquoi le talk-over sur mes disques new-yorkais : les textes sont tellement chiadés qu’on ne peut pas les coller à la musique.
Les prochains le seront encore plus, ultramodernes.
De vous, c’est pourtant l’art mineur qui restera. Mettez-vous néanmoins “Sokolov” au-dessus ?
Oh non, faut pas charrier. Parce que les arts mineurs baisent les arts majeurs actuellement. C’est triste à dire mais c’est ainsi.
Les arts majeurs sont en perdition.
En littérature, qu’est-ce qu’on a ? En peinture, c’est nul. En poésie, je cherche et je ne trouve pas. Je ne lis pas, je relis. En sculpture, nul. Architecture, alors là c’est l’abjection, n’importe quoi.
Vous aviez depuis un moment l’idée de “Black-out”, qui devait être votre deuxième film. Vous refaites une tentative en 80...
Adjani était folle du rôle féminin, il y avait Jane aussi. J’ai essayé avec Dirk Bogarde, qui m’a reçu de façon somptueuse, dans un charmant mas provençal, près de Grasse. Il me dit “Je viens de faire deux films qui n’ont pas très bien marché, j’aimerais faire une comédie. Si votre film est trop noir, je ne le ferai pas.”
Alors je vais voir Mitchum à l’hôtel Raphaël. Je frappe, sa femme ouvre, elle était en peignoir de bain. Il y avait un lit à baldaquin et un ronflement d’ogre.
Je prends rancart avec lui, dans une auberge, où il me dit “Vous savez qui vous a ouvert la porte hier ? C’est moi.” “Comment ça, c’est vous ?” “Oui, j’étais derrière la porte, prêt à casser la gueule à celui qui venait m’emmerder et quand j’ai vu que c’était vous, j’ai plongé dans le lit parce que je n’avais pas envie de parler et je me suis mis à ronfler” (rires)...
Je l’ai revu à Los Angeles. Il lit le scénario à l’envers en me disant “C’est pour mieux comprendre.” C’était un black-out sur Los Angeles. Très beau sujet, mais difficile pour le chef-opérateur, puisque le mec entrait sa cadillac dans le sittingroom et tout le film se passe avec les phares allumés et la musique de la voiture.
Il y a trois mecs, genre Sharon Tate, qui remontent Sunset Bd.
A la fin, les batteries sont à plat, ils arrivent dans le noir. Mitchum me dit “Pourquoi est-ce que je ne tire pas, alors que j’ai un flingue ? C’est ma femme !” Je lui dis “Mais la beauté de l’affaire, Monsieur Mitchum, c’est que vous êtes un lâche dans ce film. Je ne veux pas faire un western” (rires)...
“I will think about it.” Puis plus de nouvelles,.
Alors j’appelle Delon, qui se fait faire une projection privée de “Je t’aime moi non plus” et m’envoie une petite lettre. Papier à en-tête Alain Delon - il barre Delon, pour être gentil - “Je crois que nous évoluons dans deux univers absolument dissemblables, avec des horizons séparés. Mais ceci n’est pas nouveau et nous le savons, je le regrette. Cordialement.”
Ce qui m’a blessé, c’est qu’il n’ait même pas voulu jeter un œil sur le scénario.
Je le ferai peut-être un jour, ce film, bien que les scénarios qui donnent, ce n’est pas très bon.
Plus tard, en 84, j’ai fait “Equateur”, qui a été hué à Cannes, notamment le plan des pagayeurs.
Dans la rue, un gars de là-bas m’a dit: “Monsieur, avec ce plan des pagayeurs, vous avez tout compris à l’Afrique.”
Ça m’a réconcilié avec tous les ratages que j’ai eus sur ce film.
Qu’avez-vous ressenti au moment des huées ? Vous êtes-vous senti humilié ?
Profondément, c’était atroce.
Le plan était sublime, j’étais copain avec tous ces pagayeurs gabonais, avec qui j’ai dû manger du serpent, du crocodile, du singe, du porc-épic, arrosé de vin de palme.
C’était ignoble et effrayant, mais il fallait béqueter pour leur rendre la politesse.
Suite aux critiques, avez-vous douté de vos dons ?
Ah non, c’est un très beau film. On me démolira aussi pour “Charlotte forever”, on m’a dit que c’était l’inceste. Mais non, c’est le vertige de 1’inceste.
Vous vous êtes plaint du malentendu autour de “Charlotte forever”. Pourtant, vous vouliez le film sulfureux.
Oui mais c’est un mis-casting, je n’aurais pas dû jouer le rôle.
On a parlé d’apitoiement autobiographique... Inconscient.
Oui, ça devait être sous-jacent.
CIRCONSTANCES ATTENUANTES 
L’été 80, j’ai payé une Porsche Targa à Jane. Alors qu’elle avait déjà un pied dehors. Je ne savais pas, je suis tombé des nues. Ça fait très mal.
J’ai écrit “Pull marine”, pour Adjani, mais là il n’y avait pas d’eau dans la piscine.
Je file donc cette Porsche à Jane et j’ai vu dans son regard qu’elle pensait que j’étais au courant, que je lui avais donné cet engin pour qu’elle se tue.
C’est peut-être dans mon esprit, mais je crois avoir vu cette lueur d’effroi. Après la Porsche, c’était les deux pieds dehors. C’était irréversible, je l’avais trop charriée. C’était intenable pour elle, je lui cassais la gueule, j’étais ignoble. Je l’ai bien cherché.
Ce n’était pas de la méchanceté, c’était de la passion.
Peu à peu, la tension a monté, les attentions ont monté. Je l’ai perdue à cause de mes abus. Mais ça a duré une quinzaine d’années. Et qui prend la relève ? C’est Bambou.
Toujours la relève, comme s’il y avait la relève de la garde.
Juste après la rupture, vous acceptez la proposition de Berri pour jouer dans “Je vous aime”.
C’était pour Deneuve. Elle m’a aidé dans mon désespoir.
Vous disiez l’amitié entre homme et femme impossible.
Là, ça a collé, c’était la première fois. Mais Deneuve, c’est un mec.
Très intelligente et solide.
Elle était charmante avec moi et elle aimait beaucoup Bambou, qui est arrivée à ce moment-là. Deneuve a eu de superbes chansons pour son album, mais elle n’a pas un timbre que l’on peut identifier.
Elle oscille entre Jane et Bardot.
Je considère comme superbe “Dépression au-dessus du jardin”. Sur le plan mélodique et harmonique.
Je lui ai aussi donné “Overseas telegram”_ Un télégramme que j’avais envoyé à Jane. Pas un télégramme de rupture. Il était arrivé à Londres et je lui avais piqué.
Deneuve a aussi chanté en duo avec moi, “Dieu fumeur de havanes”. J’ai eu l’idée quand j’étais dans le Concorde, je voyais les nuages en dessous. Je me suis dit “Dieu est en train de fumer.”
Vous avez toujours pris plaisir à l’étalage de votre vie privée. N’avez-vous pas parfois envie de revenir au silence ?
Chez moi, j’écoute le silence. Mais à l’extérieur, non. Faut que ça crache. Crash. Destroy.
Vous avez dit que vous étiez fatigué de la musique, que vous vouliez revenir à autre chose. Que vous reviendriez à la littérature et à la peinture.
Le problème, c’est que je veux faire de la scène et que j’ai encore des choses à dire, après mes deux albums new-yorkais.
Vous ne pouvez pas les dire avec la peinture ou avec la littérature ?
Je peux faire mieux en littérature. J’ai déjà mon titre, “Journal fictif’.