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Descente de Police : Ardisson vs Gainsbarre

Lorsque les inspecteurs ARDISSON (Thierry) et MAITRE (Jean Luc) sonnèrent à la porte du citoyen GINZBURG en vue d'un interrogatoire serré, leurs beaux visages de marbre respiraient la confiance :
Ils avaient les moyens de le faire parler...

Cinq paquets de Gitanes plus tard, c'est LUI qui les avaient passés à tabac...

REMEMBER...

Un mastic et un vert, deux impers dans un taxi jamais content qui traversent la Seine à 100 à l'heure par le pont de la Concorde : Descente de Police 16h52 ! Direction chez Lucien GINSBURG -rue de Verneuil- Mais avant escale technique au Drugstore pour les munitions, des Superferro 90 + 6.
On arrête et on achète : on repart et on arrive (17h00). La rue est calme. Belle maison désafectée en face, un portail et trois arbres, mais la maison du suspect n'a rien d'un Hôtel Particulier dont la rumeur empile les étages.
Plutot une maisonette de style anglais, porte laquée et marteau briqué, jardinet théorique. Col relevé on sonne : RIEN. Re DING-DONG : la porte finit par s'ouvrir.
Oeil rouge. Teint jaune. Gainsbourg enlève la chaine de sécurité. On entre. Il s'éclipse aussitôt : nous restons seuls dans la vaste pièce qui occupe le rez-de-chaussée : le show room de la Star.
On se croirait chez un chanteur de rock dans le Swinging London des Sixties.
On dirait la maison des "Performances" c'est ca !
Coupures de Presse jaunies encadrées sur les murs (noirs) et disques d'or vernis entassés dans un coin (sombre).



L'homme à la Tête de Chou version Lalanne déjà installé devant la table basse face à un canapé déflanqué, plus deux fauteuils d'époque inconfortables et fragiles.
Un écorché grandeur nature, manomètre et masque à gaz autour du cou, émerge d'une pile de disques.
Trois téléviseurs côte à côte pour n'en former plus qu'un et une chaine HIFI platine IMF c'est quoi ? "Jésus Christ Rastaquouère" (Picabia) sur une table et un album de polas pornos (Birkin) sur le piano, un assortiment de shakers et une seringue en argent, une marionnette à l'éfigie du maître, un vieux chat et autres antiquailles...

Une énumération surréaliste, un bric à brac baroque mais parfaitement ordonné selon son ordre à LUI.
Tout GINSBURG est là mais GINSBURG lui n'est toujours pas là (17h12)...
Ni chaussures déformées, ni chemises usagées, ni jeans effrangés, Il arrive en peignoir (17h14) : pas très grand, plus très jeune, mais un look unique qu'en 20 ans de gloire les médias ont parfaitement imposé.

Bonjour-bonjour. Il cherche le contact,. Nous cherchons une prise de courant.
Présentation- Organisation- Vérification- Micro : ON START REC...

LE PANSEMENT

Thierry ARDISSON -GAINSBOURG ce n'est pas bien sur ton vrai nom ?
Serge GAINSBOURG -Non mon vrai nom c'est GINSBURG.
TA -Tu peux épeler ? (SG épelle docilement...) Pourquoi le A et le O ?
SG -Les profs de latin et de grec massacraient mon nom, alors je l'ai francisé.
JLM -Ton vrai prénom c'est quoi ?
SG -Lucien, maintenant ca passe, mais il y a 30 ans, c'était un prénom de garçon coiffeur. Je voulais m'appeler Julien à cause de Julien Sorel -le héros de Stendhal- après je suis tombé sur Lucien Leuwen autre héros du même. Ca m'a un moment réconcilier avec mon vrai prénom mais j'ai finalement choisi Serge... C'est important le prénom : c'est la pulsation sonore qu'on entend le plus souvent... Par exemple ma fille s'appelle Charlotte : c'est un prénom rigolo eh bien ! c'est une rigolote ! Moi du jour où j'ai changé de prénom j'ai été célébre je ne sais pas si Lucien Gainsbourg aurait fait la carrière de Serge Gainsbourg.
TA -Mais pourquoi "Serge" ?
SG -Par nostalgie de la Russie que je n'ai jamais connue.
JLM -Lucien c'est pas très russe...
SG -Mais parents sont nés en Russie mais ils ont emmigrés. Moi je suis né en France.
TA -Paris ?
SG -Oui, j'habitais rue Chaptal face à la SACEM (il laisse un blanc pour que nous réagissions) C'est un signe non ? Ah ah ah...
JLM -Date de Naissance ?
SG -2 Avril 28 : cinquante et un ans.
JLM -Tu mesures ?
SG -1m78.
JLM -Tu crois ?
SG -Peut être quatre cinq centimètres de moins à poil, mais pas beaucoup moins.
JLM -Poids ?
SG -70.
TA -Des frères des soeurs ?
SG -Une soeur ! Jumelle : Liliane.
JLM -Qu'est qu'elle fait ?
SG -Prof d'anglais à Casa.
TA -Religion ?
SG -Moi je suis juif. En 42 j'avais une étoile de shérif cousue là ! Mais juif ce n'est pas une religion : aucune religion ne fait pousser un nez comme ca ! Je n'ai pas de religion. J'ai une éducation athée. Très hâtée aussi.
TA -L'armée ?
[Le service armée Gainsbourg était au 93ème régiment d'infanterie à Frileuse (les Yvelines). Régiment d'Elite.]
TA -Et maintenant qui te coupe les cheveux ?
SG -Moi pourquoi ?
JLM -Même derrière ?
SG -Oui au toucher... et puis Jane m'aide un peu.
JLM -Les cheveux longs, la cinquantaine poivre et sel, la barbe de trois jours, ca va mieux maintenant qu'à la période du "Poinconneur" As tu songé à la chirurgie esthétique à l'époque ? Les oreilles, le nez ?
SG -Heureusement tout à changé avec l'arrivée des groupes anglais...
JLM -Maintenant tu es comme ces types qui pèsent 120 kgs et qui disent "je me sens très bien" ?
SG -Non, les gens ont fini par admettre ma gueule mais pas moi...
TA -A qui voulais tu ressembler ?
SG -A Montgomery Clift.
JLM -Ca n'a pas toujours dû etre simple avec les filles ?
SG -Ca allait : je me faisais jeter par les putes parceque j'étais trop jeune, c'était le seul problème.
JLM -Tes chaussures c'est quoi ?
SG -Repetto. Ce sont des chaussures de danse, c'est Jane qui m'habille.
JLM -C'est voulu ton style obsolète : tes chemises scout US et jeans pattes d'eph' ?
SG -Non je fais pas attention.
TA -Moi je peux pas croire que ca soit involontaire un truc pareil !! Il y a une volonté de provoquer !
SG -Ah bon...(il s'examine...)
JLM -Tes jeans tu fais les ourlets aux ciseaux ?
Gainsbourg acquiesse un peu nerveux... re-Gitane
TA -Ca nous rajeunit de dix ans ! Tu ne portes jamais de chaussettes ? Tu sais que ca abime les chaussures ?
SG -Ouai, je m'en fous !
JLM -Portes tu des sous vêtements ?
SG -Non jamais de slip, ca fait "pansement".
JLM -Tu dois changer de pantalons plus souvent alors ?
SG -Ouai, de pompes et de pantalons...


CINQ BATONS A LA MAIN

JLM - Tu es chez toi, ici ?
S.G - Oui, j'ai acheté. En bas, il y a cette pièce et la cuisine.
En haut, il y a deux chambres, une bibliothèque, un boudoir, une salle de bain et un cabinet de toilette. Deux cents mètres carrés au total. Ça vous va ?
(Rires et réflexions sur " Descente de Police ". Gainsbourg propose du champagne. Refus poli. 17 h 57).
T.A. - Que possèdes-tu d'autre, â part cette maison ?
S.G. - Une vieille Rolls de 28. Mais je ne la sors jamais. D'abord je n'ai pas le permis, et ensuite on ne conduit pas une Rolls.
" N'oubliez pas de dire à votre chauffeur de mettre de t'huile ", disait le carnet d'entretien... Ma Rolls Royce a ceci de particulier que les deux R sur la calandre sont rouges: c'est très rare. Ensuite, quand Monsieur Rolls est mort, un R est devenu noir. Et après, les deux...
JLM. - Ça doit plaire aux journalistes, ce genre d'anecdote, non ?
S.G - Ben... oui... Pourquoi ? Pas à vous ?
T.A - Pourquoi avoir une voiture si tu ne la conduis pas 7 Il doit y avoir d'autres moyens de placer ton argent. non ?
S.G. - J'ai toujours voulu avoir une voiture, mais je n'ai pas voulu faire t'escalade classique: 2 CV, 504, Rover... Alors, j'ai pris une Rolls.
JLM. - Tu as un chauffeur ?
S.G. - Non. Je pourrais, mais je n'en ai pas. Ma Rolls reste au garage, elle me coûte du blé et moi je prends des taxis. Jamais le métro! Vingt ans de métro, ça suffit!
T.A. - Tu marches ?
S.G. - Jamais, c'est démodé.
T.A. - Tu possèdes quoi, à part ta maison et ta Rolls ?
S.G. - Rien.
T.A. - Un chalet ?
JLM. - Une maison au bord de la mer ?
S.G. - Rien, je vous dis! Rien.
JLM. - Et ton argent, il est où ? (Papa! Papa! Kate arrive. Elle faisait ses devoirs dans la cuisine. Elle veut savoir comment on écrit " requin ". Gainsbourg propose à nouveau du champagne. Refus poli. 18h42.)
JLM. - Et ton argent, il est où ?
S.G. - J'ai claqué des fortunes en palaces. Je prends des suites avec Jane. Plus les restos, les bottes, les pourboires...
T.A. - Quand vous êtes dix au restaurant, c'est toi qui payes pour tout le monde ?
S.G. - Ouais.
JLM. - Mais ton argent, il est où ? Tu ne veux pas le dire !
S.G. - Non, parce que...
T.A. - Il est à la banque ?
JLM. - C'est ça !
S.G. - Ouais... et je m'en occupe pas, c'est chiant.
JLM. - Tu as un homme d'affaires ?
S.G. - J'ai un conseiller fiscal. C'est tout.
T.A. - A part ta maison, ta Rolls, ton argent à la banque, tu ne possèdes rien du tout, ni studio, ni...
S.G. - Si, j'ai une maison d'édition : Publishing, C'est tout.
T.A. - Tu vois bien que tu es riche! Et ton bracelet, là, c'est quoi ?
S.G. - C'est la montre la plus petite et la plus chère du monde! C'est de l'or blanc! Cartier! (II l'enlève et nous la tend. C'est plus étonnant que pratique.)
JLM. - Combien ? .
S.G. - Cinq. Cinq bâtons. C'est un proto. Je l'avais offerte à Jane et je lui ai repiquée.
T.A. - Et le saphir autour du cou ?
S.G. - Un cadeau de Jane. Deux.
T.A. - Deux bâtons! Et l'alliance ?
S.G. - Platine. Toujours Jane.
JLM. - Mais vous n'êtes pas mariés ? !
S.G. - Non.
T.A. - Tu n'as jamais été marié ?
S.G. - Si. Mais c'est un secret. Je crache ma pension tous les mois, personne ne la connaît.
JLM. - Qui est-ce ?
S.G. - Je ne le dirai pas. Ça, je peux pas le dire.
T.A. - Pourquoi l'as-tu quittée ?
S.G. - Je m'emmerdais.
T.A. - Mis à part les bijoux qu'elle t'offre, Jane participe à l'intendance de la maison ?
S.G. - Non-non.
JLM. - Vous avez deux comptes en banque?
S.G. - Oui.
JLM. - Elle paye quoi ?
S.G. - Elle met un point d'honneur à payer l'école bilingue pour ses filles.
T.A. - Jane paye souvent le restaurant ?
S.G. - Ça lui arrive ! Ah ! Ah ! Ah ! Non seulement elle est belle, mais elle pourrait être ma fille et elle a du blé: ça fait chier les mecs !
JLM. - Aucun problème pour ton image de marque, cette vie pot-au-feu affichée ?
S.G. - Tout va bien.
T.A. - Elle dort en pyjama ?
S.G. - Elle, mais pas moi. Je dors tout nu.
JLM. - Vous dormez dans le même lit, cela n'est pas gênant ?
S.G. - Il est grand. On peut ne pas se toucher.
T.A. - Es-tu le père des deux filles de Jane ?
S.G. - De Charlotte, oui. Pas de Kate. Son père, c'est John Barry, le compositeur des musiques de James Bond.
T.A. - Je l'ai rencontré à Los Angeles. Il est dingue, non ?
S.G. - Oui. Mais pour Kate, je préfère que l'on n'en parle pas dans l'article.
JLM. - O.K. On n'en parlera pas du tout. Quel âge ont-elles ?
S.G. - Charlotte huit et Kate douze.
T.A. - Qui vit ici, à part vous ?
S.G. - Mon chien est mort. Reste le chat. Mais je ne suis pas très chats.


KRUG/NOCTANDIS

JLM. - Tu te lèves à quelle heure ?
S.G. - Midi/une heure. Je suis insomniaque. J'ai eu raison de tous les barbituriques... et pas le contraire... Ah ! Ah ! Ah!
JLM. - Tu te lèves et tu te laves ?
S.G. - Les extrémités seulement. J'ai la peau sèche. Heureusement, je suis pas du genre Libanais ver luisant et j'ai pas besoin de me laver souvent.
T.A. - Tu prends une douche ou un bain tous les combien ?
S.G. - Je n'ai pas de douche et je n'aime pas le bain.
T.A. - Tous les combien ?
S.G. - Un bain tous les trois mois. La baignoire, c'est pour Jane et les enfants.
JLM. - C'est pour ton image que tu te donnes tant de mal à faire le malsain ?
S.G. - Mais c'est pas malsain ! Je suis propre, putain ! Je suis propre !
(II s'est un peu emporté. Il se rattrape d'un sourire. Fin du premier paquet de Gitanes.)
T.A. - Tu te laves dans un lavabo, alors ?
S.G. - Les pieds dans le bidet, le cul dans le bidet et je pisse dans les lavabos !
T.A. - Depuis " A Bout de Souffle " tout le monde fait ça.
JLM. - Tu te laves par petits bouts. Aujourd'hui, je fais les bras, demain les jambes, après-demain le ventre, c'est ça ?
S.G. - Oui, c'est ça.
T.A. - Ensuite, tu déjeunes, Vers deux heures ?
S.G. - Jamais. Je bois du café, c'est tout.
JLM. - et après ?
S.G. - Je traîne. Je ne
fais rien. Je reste chez moi en regardant le jour tomber.
T.A. - Tu écoutes des disques ?
S.G. - Cochran, Parker, Redding : j'écoute les morts !
JLM. - Ici, dans cette pièce, tu n'as pas envie de foutre tout ça en "air ?
S.G. - Non. Ça a été décidé par moi il y a dix ans, chaque chose à sa place et ça ne bougera plus jamais. Je suis tellement désordonné à l'lïntérieur qu'à l'extérieur le désordre me rend barjo. T.A. - Tu dînes ici ?
S.G. - Ici avec Jane et les enfants, ou dehors.
JLM. - Quand vous dinez ici, vous parlez de quoi ?
S.G. - De ce qui passe à la télé. Un peu de l'école.
T.A. - Vous regardez beaucoup la télé ?
S.G. - Les westerns, la publicité et les variétés le samedi soir, surtout quand on y est ! Ah ! Ah! Ah !
T.A. - Vous allez au cinéma ?
S.G. - Une fois tous les deux mois.
JLM. - Quand vous dinez dehors, c'est où?
S.G. - Taillevent, Maxim's. Le Grand Véfour.
T.A. - Sans cravate ?
S.G. - Ils m'en donnent une, et puis on va aussi chez Llpp, le Bistrot de Paris, tout ça...
(Ding-dong , La bonne se précipite. Gainsbourg refuse violemment qu'on ouvre. Finalement, c'est le prof d'anglais de Kate. Tout s'arrange. 19 h 03.)
JLM. - Et après les restaurants ?
S.G. - Régine's, J'Elysées, le 78.
(Boites de nuit et nightclubbing.)
JLM. - Tu bois quoi ?
S.G. - Du " Scorpion ". Un truc que j'ai piqué au barman de l'Elyz-Mat. C'est du Baccardi avec de la liqueur d'abricot et de l'orgeat, un trait de grenadine, un trait de citron: on croirait du jus de fruit. Je l'ai arrangé avec une pincée de poivre de Cayenne. Je bois aussi du champagne, mais je dégueule le whisky !
T.A. - Quand tu as bu, tu dragues ?
S.G. - Je drague ma gonzesse !
T.A. - Tu retrouves des copains ? Tu en as beaucoup ?
S.G. - J'en ai très peu, à part Dutronc et Wolfsohn. Le reste, ce sont des rencontres de boîtes. J'ai toujours été déçu par les amitiés... Je compte mes amis sur les doigts de la main gauche de Django Reinhardt... Quand j'avais quinze ans, je voyais des gens de trente ans, quand j'avais trente ans, des gens de cinquante ans; alors, maintenant que j'en ai cinquante...
JLM. - Vous voyez beaucoup Françoise Hardy et Jacques Dutronc ?
S.G. - Les deux filles aiment leurs gosses et les deux mecs aiment la bouteille: ça crée des liens !
(Gainsbourg part dans la cuisine sans un mot et revient avec une bouteille de champagne Krug. Ils nous sert d'office. 19 h 34.)
T.A. - Et après les boîtes, tu vas où ?
S.G. - Je vais à Pigalle, jouer du flipper dans les bistrots d'Arabes à l'heure où sifflent les premiers ouvriers.
T.A. - Jamais d'ennuis ?
S.G. - Si, une fois ils m'ont piqué tous mes bijoux. J'étais avec le frère de Jane, celui qui travaille avec Kubrick.
JLM. - Tu te couches vers quelle heure ?
S.G. - Quatre.
T.A. - Barbis tous les soirs ?
S.G. - Oui. Avec du champagne. Krug et Noctandis.
T.A. - Le matin, tu dors! L'après-midi, tu traînes! Le soir, tu sors ! Tu travailles quand???


REGGAE/YE-YE

S.G. - Je ne travaille pas. Je fais tout à 18 dernière minute. Je bâcle, mais comme raide j'ai de la technique, ça ne se voit pas.
T.A. - Ouais... Ça, c'est le mythe. Mais à part ça ?
S.G. - Il faut penser au peintre japonais qui regarde une fleur pendant trois mois et la croque en trois secondes. Et puis, après vingt ans de métier, j'ai assez de technique pour cracher mes chansons dans les trois heures qui précèdent la séance. Si je chiade trop mes textes, ils n'ont plus besoin de musique et je me plante.
(Paroles de chansons.)
JLM. - Pourquoi n'écris-tu jamais de chanson en anglais ?
S.G. - Le seul essai que j'ai fait, c'était " Smoke Gets In Your Eyes ". Je me suis ramassé. Je l'ai fait en mémoire d'Eva Braun... Madame Hitler... Private joke !
JLM. - Ça serait plus long en anglais ?
S.G. - De toute façon, je travaille vite, c'est pas un mythe! Sauf pour mon bouquin : sept ans !
T.A. - Il va sortir ? .
S.G. - A la N.R.F. Ça y est, j'ai le O.K. de Gallimard.
T.A. - C'est une bonne marque.

(Driiing! Driiiiing! Le téléphone. Un journaliste demande à l'instigateur du scandale " La Marseillaise " ce qu'il pense du scandale " Manureva ". Gainsbourg s'énerve. Champagne et Gitanes. 19 h 47.)

JLM. - Quel est le titre de ton roman ?
S.G. - (Soudain très pudique. Vraiment pas sûr de lui et pas par jeu. Point sensible.) C'est un nom propre. Ça ne vous dira rien.
JLM. - C'est quoi, le titre ?
S.G. - Peu importe.
JLM. - C'est quoi ?
S.G. - Le nom de mon héros: " Evguerie Sokolov ". Voilà.
T.A. - C'est qui ?
S.G. - C'est un conte parabolique. Parabolique parce qu'il y a des interférences avec ma vie. C'est un propos absolument atroce tempéré par la rigueur du style.
T.A. - Tu prépares déjà le boulot des critiques de livres! Et les films ?
S.G. - Je travaille sur un truc qui s'appelle " Black Out ". Une panne d'électricité à Los Angeles. Trois personnages dans une villa somptueuse. On tourne début 8O. Avec Jane.
JLM. - La villa est chère ?
S.G. - Très. Le tournage aussi.
JLM. - Production française.
S.G. - Non, pas tout à fait.
JLM. - Anglaise.
S.G. - Non, plutôt israëlo-quelque chose...
(Différence entre les interviews et les interrogatoires.)

T.A. - C'est toi qui as eu l'idée du Palace ?
S.G. - Non, c'est lui Fabrice Emaer.
JLM. - Tu vas faire quoi, sur scène ? A la télé, il y a le play-back... Mais là... neuf jours...
S.G. - Je vais faire du talk-over sur mes vieilles chansons. Je parle et eux jouent.
T.A. - Qui,"eux"?
S.G. - Les filles de Marley et les mecs de Tosh !
JLM. - Combien tu demandes ?
S.G. - Je ne sais pas... Je ne peux pas en faire une question de blé, parce que les musiciens sont trop chers !
JLM. - Mais tu vas te payer comment ? Au pourcentage ? C'est ça ?
S.G. - Ce qui m'intéresse, ce sont les retombées.
T.A. - De toute façon, vous allez en faire un disque ?
(Gainsbourg acquiesce en souriant.)

JLM. - La dernière fois sur scène, c'était quand ?
S.G. - Il y a seize ans. Avec Bobby Lapointe. Il faisait un tabac, et moi... le bide ! J'en ai eu marre. Je me suis dit: " Je vais faire du blé par personne Interposée! Je vais retourner ma veste! Je vais faire du yé-yé ! "
T.A. - Et ta veste, selon ton expression, était " doublée de vison ". Tu es devenu une star.
S.G. - Pendant l'ascension, on est content et puis après... cent mille... deux cent mille disques: on a compris...
(Disques de vinyle et disques d'or.)


J'AIME LE GOUDRON

T.A. - C'est curieux, mais tu es parvenu à imposer une image tout à fait malsaine, celle du type pas beau, pas rasé, cigarette sur cigarette: le mauvais exemple, quoi. Il est certain que cette image te profite énormément, mais cela ne te culpabilise t-il pas un peu ?
S.G. - Je suis rasé, sinon je marcherais sur ma barbe. Je ne suis pas malsain, je suis mal rasé !
(Gainsbourg se sert son premier verre de champagne de la journée.)
JLM. - Ça ne t'ennuie pas que des gens se droguent parce qu'ils croient que tu te drogues ?
S.G. - C'est leur affaire.
(Mérites comparés des drogues dures et des drogues douces.)
T.A. - Tu sais qu'en fumant à la télé, tu donnes un mauvais exemple. Des jeunes qui aiment ta musique risquent de se mettre à leur tour à fumer. Tu sais que la cigarette est un poison.
S.G. - Qui le sait ?
T.A. - Tout le monde le sait !
S.G. - Je déteste cette campagne anti-tabac! C'est contre le libre-arbitre de chacun! C'est...
JLM. - Tu fumes combien de paquets de Gitanes par jour ?
S.G. - Je peux en fumer cinq. Mais j'en laisse la moitié. Regardez !
T.A. - Tu vois bien que c'est mauvais, puisque tu en laisses la moitié !
S.G. - Au bout d'un moment ça m 'écœure, j'ai juste besoin de nicotine.
T.A. - Tu es accro.
S.G. - Ben, ouais. Et puis...
(Monsieur! Monsieur! La bonne arrive avec des médicaments. C'est l'heure. Gainsbourg a mal au foie. 20 h 05.)
T.A. - Tu trouves ça bien d'être accroché à la nicotine ? Tu voudrais que tout le monde s'accroche ? C'est pour ça que tu fumes à la télé ?
S.G. - Je fume parce que je ne sais pas quoi faire de mes dix doigts.
(II en allume une.)
JLM. - C'est donc uniquement esthétique ?
S.G. - Je fume pour calmer l'angoisse que représente le fait de ne pas fumer pendant les deux minutes et demie que dure le play-back... J'aime le goudron !
T.A. - Qu'est-ce que tu fumais à la Jamaïque ?
S.G. - Rien! Rien, putain! Rien du tout ! Des Gitanes.
JLM. - Combien de cartouches pendant les six jours d'enregistrement ?
S.G. - Cinq.
T.A. - Tu as déjà eu une crise cardiaque.
S.G. - Oui, et c'est de là que vient tout mon plaisir. Je prépare mon cancer...
JLM. - Tu en as pour combien de temps, à ton avis, en fumant comme ça ?
S.G. - Il y a des vieux marins qui ont fumé toute leur vie...
T.A. - On connaît... Bon (20 h 24), on peut visiter la maison ?

 

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