Gainsbourg et la BDGainsbourg Bédéphile ? ![]() L'homme à tête de chou se plaisait à évoquer la bande dessinée dans ses chansons. La faute à l'air du temps ou à une passion plus profonde pour le 9ème art ? De son propre aveu, les premières amours de Gainsbourg pour les " filles des bulles " remontent à l'enfance : Texte par Benoît Mouchart.
Gainsbourg évoque d'ailleurs ces lectures de jeunesse (Tarzan, Jim la Jungle et Luc Bradefer) dans " King Kong ", une chanson écrite pour une revue de Zizi Jeanmaire, mise en scène par Roland Petit en 1972 au Casino de Paris. La nostalgie éprouvée par Gainsbourg pour ses héros d'enfance et pour les publications Opera Mundi ne s'étend pas tout de suite au neuvième art en général. La mode du " pop-art ", il est vrai, n'est pas encore venue. À l'automne 1964, Gainsbourg jettera pourtant plusieurs titres de chansons sur un brouillon comme " Pauvre Lola ", " Ford Mustang ", " Docteur Jekyll et Mister Hyde " et… " Olive, Popeye et Mimosa ", qui ne dépassera jamais le stade du projet. Mais, tout comme Luc Bradefer ou Pim Pam Poum, les personnages de Segar appartenaient à sa connaissance enfantine de la BD, sans rien révéler de sa curiosité potentielle pour les bandes contemporaines. Les choses changent au milieu des années 60 : la bande dessinée devient alors un phénomène de société, voire un élément majeur de la contre-culture. Cette seconde alternative s'exprime dans la collection " Terrain vague " d'Eric Losfeld, qui publie, à partir de 1964, Barbarella de Forest, Jodelle et Pravda la survivreuse de Guy Peellaert ou Lone Sloane de Philippe Druillet. L'érotisme de ces nouvelles bandes dessinées ne laisse pas indifférent Gainsbourg. Aussi, lorsque la productrice Daisy de Galard lui demande de composer et d'interpréter, pour Dim Dam Dom, une " comédie musicale graphique " de Jean-Claude Forest, le chanteur ne se fait pas prier. Diffusée à partir du 28 octobre 1965, Marie-Mathématique est une série de six films d'animation noir et blanc de cinq minutes, qui met en scène (selon la presse de l'époque) " la première héroïne TV de " La voix de Serge contribuait beaucoup à l'ambiance érotique qui se dégageait de Marie-Math. Parfois c'était un chuchotement chanté qui donnait au spectateur l'impression de pénétrer dans l'intimité de cette petite héroïne ", analysait Jacques Lob dans Giff-Wiff n°22. En 1966, la complicité artistique de Serge Gainsbourg et Jean-Claude Forest est telle que le premier glisse un clin d'œil au second dans sa chanson " Qui est in, qui est out " :
Comme s'il voulait prolonger la vague de reconnaissance du neuvième art dans les médias, Gainsbourg se plait à exalter la sensualité des nouvelles héroïnes de BD. En 1967, il écrit la comédie musicale Anna et fait chanter " Roller-girl " à Anna Karina :
Quelques mois plus tard, Phillips édite le super 45 tours Mr Gainsbourg où figurent quatre titres orchestrés par David Whitaker (également à l'époque arrangeur des Rolling stones et de Marianne Faithfull) : " Torrey canyon ", " Chatterton ", " Hold-up " et, surtout, " Comic strip ".
Lorsque François Reichenbach et Eddy Matalon mettent en images " Comic strip " dans le fameux Show Bardot, ils font appel au dessinateur Tito Topin pour imaginer un décor psychédélique encombré de ballons multicolores. Plus sensuelle que jamais, BB y apparaît grimée en une Barbarella étonnamment brune… En accord avec la mode bédéphile encouragée par le pop-art, Gainsbourg incarne, l'année suivante, un super-héros aux côtés de Donald Pleasence, John Abbey, Yves Montand et Delphine Seyrig, dans le film Mister Freedom du réalisateur-photographe William Klein. Métaphore de la guerre froide, ce film " extrêmement pop " décrit les conflits qui opposent le justicier yankee Mister Freedom et son homologue russe, Moujik Man…
Si l'on excepte cette œuvre de commande, la bande dessinée est souvent pour Gainsbourg une manière poétique (voire naïve) de voir le monde. Dans " Panpan cucul " (sur l'album Vu de l'extérieur, en 1973), le chanteur s'exclame par exemple :
Mais Gainsbourg va beaucoup plus loin trois ans plus tard, dans l'un de ses meilleurs concept-albums : L'Homme à tête de chou. Avec " Marilou sous la neige ", la bande dessinée devient une métaphore de la femme superbement filée :
La bande dessinée fait désormais partie intégrante du paysage mental de Gainsbourg. Dans son " conte parabolique " paru chez Gallimard en 1980, Gainsbourg fait de son " héros " Evguénie Sokolov, peintre pétomane spécialiste du gazogramme, un dessinateur de BD alimentaire : L'évocation de la BD est toutefois beaucoup moins valorisante ici que dans ses précédentes occurrences : elle est devenue un moyen de survivre, et non une fin en soi. En 1981, Gainsbourg invente officiellement son double médiatique Gainsbarre dans la chanson " Ecce Homo ", sur l'album Mauvaises nouvelles des étoiles. Sur ce 33 tours reggae, le chanteur interprète une comptine vantarde de son cru, qu'il déclamera sans musique en 1985, sur la scène du Casino de Paris : " Mickey Maousse ". Ici, le nom de la souris de Disney devient le sobriquet du " gourdin dans sa housse " de notre pervers pépère national. Au sujet du rongeur à grandes oreilles, Gainsbourg avait déjà déclaré en 1979 :
En 1982, lorsque Métal Hurlant commence à publier la seule bande dessinée jamais écrite par Gainsbourg, les choses sont très claires : Black Out n’est pas un projet spécifiquement imaginé pour la BD, mais un scénario de film, qui n’a trouvé aucun producteur et qui traîne dans les tiroirs du réalisateur de Je t’aime moi non plus depuis cinq ans. Robert Mitchum, Dirk Bogarde, Alain Delon, David Bowie et Robert de Niro ont refusé de l’interpréter. Gainsbourg aurait sans doute totalement renoncé à cette histoire si un jeune dessinateur, Jacques Armand, n’avait pas frappé à sa porte : Le résultat n’est guère convaincant, il faut bien l’admettre : Black-out est un huis-clos psychologique, où un scénariste de cinéma se dispute avec sa femme et sa maîtresse, pendant la grande coupure d’électricité de Los Angeles. Le dessinateur est bien en peine de mettre en image ce scénario bavard, qui alterne aphorismes et références littéraires avec une certaine prétention. Pour ne rien arranger, comme Gainsbourg le précise lui-même, , non sans regretter que Gainsbourg n’ait pas pris la peine d’écrire un scénario de BD… Dans Pilote mensuel #135, le chanteur commentait l’expérience de Black-out au micro de Marie-Ange Guillaume avec beaucoup moins de fougue que dans Métal Hurlant :
Dans la même interview, il se montre toutefois enthousiaste quant il livre sa définition du neuvième art :
Une conception poétique et superficielle de la bande dessinée qui ne suffit pas à faire de Serge Gainsbourg, obsédé par la dichotomie entre arts majeurs et arts mineurs, un authentique bédéphile. Il fut au mieux un sympathisant nostalgique. Au pire, un opportuniste surfant avec talent sur la vague médiatique.
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